Nous n’avons pas attendu une décision de justice pour recommencer à vivre. Les vérifications autour de la cession ont suivi leur cours, avec leurs délais et leurs demandes de documents complémentaires. Élise a signalé ce qu’elle disait avoir subi de la part de Vincent et la remise de Gaston faite sans son accord. Moi, j’ai maintenu mon signalement concernant les messages et la feuille déposée chez moi. Je n’ai jamais obtenu la certitude de l’identité de la personne qui l’avait laissée. J’ai appris à ne pas confondre une question sans réponse avec la preuve que tout recommencerait.
Il restait surtout à parler de Gaston sans parler de lui comme d’un meuble que l’on déplacerait d’une maison à l’autre. J’ai proposé à Élise un rendez-vous avec la juriste qui avait suivi notre échange. Je savais qu’elle avait été la première à l’aimer. Je savais aussi que l’adoption que j’avais faite de bonne foi avait créé une relation réelle, faite de soins, de nuits difficiles et de promenades sous la pluie. Aucune phrase simple ne pouvait résumer ces deux histoires.
Élise est arrivée avec une chemise de documents. Elle avait préparé quelques questions sur la façon dont l’animal avait été cédé, sur ses droits et sur les conséquences d’une contestation. La juriste nous a expliqué que l’enregistrement de la puce et le contrat d’adoption étaient des éléments importants, mais ne résolvaient pas automatiquement un désaccord sur la remise initiale. Si un litige devait naître, il faudrait examiner les faits avec précision. Elle nous a invitées à distinguer ce que nous voulions réellement de ce que nous avions peur de perdre.
Cette remarque m’est restée en tête. J’avais passé des semaines à chercher la vérité comme si elle allait forcément se terminer par une séparation.
— Je ne veux pas vous enlever Gaston, a dit Élise après un long silence. Quand je suis venue le voir, il était heureux avec vous. Je l’ai vu. Je voudrais seulement ne plus avoir à faire semblant qu’il n’a jamais été dans ma vie.
Je lui ai montré les photos que j’avais prises lors de sa première visite. Sur l’une d’elles, Gaston avait posé une patte sur le genou d’Élise tout en gardant l’autre contre ma chaussure.
— J’aimerais qu’il puisse vous revoir, ai-je répondu. Mais je ne veux pas qu’on le fasse voyager d’une maison à l’autre sans savoir ce qui est bon pour lui. On peut avancer doucement.
Nous avons convenu que Gaston resterait vivre chez moi. Élise, qui ne contestait pas cette organisation, pourrait venir le voir à des moments décidés ensemble, dans un cadre respectant sa sécurité. Nous consulterions le vétérinaire si le chien montrait des signes de fatigue ou d’anxiété. La juriste a précisé que notre accord pratique ne tranchait pas à lui seul toutes les questions juridiques liées à la signature contestée. Il suffisait cependant, pour l’instant, à éviter que nos inquiétudes nous poussent à nous opposer l’une à l’autre.
Les premières visites ont été modestes. Élise a accompagné Gaston et moi lors de deux promenades au parc de Bréquigny. Elle avait apporté sa vieille pochette en cuir, celle que Gabriel avait retrouvée. Gaston l’a flairée attentivement puis s’est détourné pour inspecter une feuille collée à sa patte. Élise en a été un peu déçue. J’ai souri : les chiens ne comprennent pas nos cérémonies. Ils reconnaissent les gens, les lieux, parfois les objets, mais ils continuent surtout à chercher ce qui les intéresse à l’instant présent.
Au bout de quelques semaines, Élise a accepté de parler à Gabriel par téléphone, avec une professionnelle disponible si elle en ressentait le besoin. Leur conversation a duré douze minutes. Elle m’a dit seulement qu’il avait réussi à écouter jusqu’au bout sans se justifier. Ils ont prévu de se revoir plus tard, sans date imposée. Gabriel ne m’a pas demandé de lui rapporter leurs paroles. Cette discrétion m’a semblé être le changement le plus important qu’il pouvait accomplir.
Un dimanche, il a croisé Gaston et moi au bord de la Vilaine, après m’avoir demandé par message si une promenade serait possible. Il était venu avec un sac de friandises adaptées et m’a demandé l’autorisation avant d’en donner une. Gaston l’a reconnu aussitôt. Il a couru quelques pas vers lui, s’est laissé caresser puis est revenu renifler mes chaussures. Gabriel a sorti une photographie de sa sœur prise récemment, reçue avec son accord. Il n’a pas proposé de me l’envoyer. Il m’a montré l’image une seconde, simplement heureux de pouvoir parler d’elle au présent.
Nous avons bu un café à emporter sur un banc. Il m’a remerciée d’avoir cherché des réponses alors que rien ne m’y obligeait. Je lui ai rappelé que j’avais d’abord cherché à protéger mon chien. Il a répondu que les deux choses pouvaient être vraies.
Au début de l’hiver, j’ai retrouvé dans le tiroir de ma cuisine le vieux reçu sur lequel Gabriel avait écrit son numéro. Il était un peu froissé, taché de café, et je me suis demandé pourquoi je l’avais gardé. Peut-être parce qu’il représentait le moment où j’avais choisi de poser des questions plutôt que de fuir avec Gaston sous mon manteau.
Ce soir-là, Élise nous avait rendu visite dans un lieu convenu à l’avance. Elle avait apporté un jouet pour Gaston et nous avions passé une heure à nous raconter des anecdotes sans revenir une seule fois au dossier de cession. Après son départ, le chien a déposé son jouet devant moi et s’est assis, droit comme un petit soldat fatigué.
— Merci, Gaston, ai-je dit.
Il l’a lâché puis s’est allongé à mes pieds. J’ai pensé au jour du café, à ma certitude que ce mot n’appartenait qu’à nous et à la peur que j’avais éprouvée en découvrant le contraire. Je n’avais pas perdu ce qui nous liait en apprenant que d’autres l’avaient aimé avant moi. Élise n’avait pas cessé de compter parce que Gaston vivait désormais chez quelqu’un d’autre. Gabriel avait commencé à réparer ce qu’il avait abîmé en acceptant de ne pas décider à la place de sa sœur.
Pendant longtemps, j’avais confondu aimer avec garder près de soi. Gaston m’avait appris quelque chose de plus ordinaire et de plus difficile : on peut faire une place au passé de quelqu’un sans renoncer à la place qu’on occupe aujourd’hui. Je lui ai caressé l’oreille gauche, toujours un peu pliée, et nous sommes restés là, tranquilles, dans notre maison.
FIN.













