Trois coups.
Encore trois coups.
J’ai posé mon verre d’eau sur la table et me suis tournée vers la fenêtre.
De l’autre côté de la cour intérieure, derrière les rideaux de l’appartement de Madame Moreau, une ombre venait de bouger.
« Madame Moreau ? »
Ma voix s’est perdue dans le silence de la nuit.
Personne n’a répondu.
J’ai regardé l’heure sur mon téléphone.
23 h 57.
C’était la septième nuit consécutive que j’entendais ces coups.
Toujours trois.
Toujours presque à minuit.
Et toujours depuis cette fenêtre du quatrième étage, juste en face de chez moi.
Le problème, c’était que Madame Moreau n’était plus censée habiter là.
Du moins, c’est ce que Gérard Lemaire, le responsable de notre immeuble, m’avait assuré.
« Elle a déménagé, madame Garnier. L’appartement est vide. »
Il m’avait dit cela quatre jours plus tôt, lorsque je lui avais demandé pourquoi les rideaux de la vieille dame restaient fermés en permanence.
Je lui avais parlé des bruits.
Il avait haussé les épaules.
« Vous savez comment sont ces vieux bâtiments. Les tuyaux claquent, le bois travaille. »
Sur le moment, j’avais presque accepté son explication.
Notre immeuble de la Croix-Rousse n’était pas récent. Les escaliers grinçaient, les fenêtres fermaient mal et les bruits circulaient étrangement dans la cour.
Mais aucun tuyau ne frappait trois fois contre une vitre avec une régularité pareille.
Et surtout, aucun tuyau ne projetait une silhouette humaine derrière un rideau.
Je m’appelle Sophie Garnier, j’ai trente-cinq ans et je vis seule dans cet appartement depuis trois ans.
Je connaissais assez bien Madame Moreau.
Pas au point d’entrer chez elle régulièrement, mais nous avions nos petites habitudes.
Elle arrosait ses plantes le matin, derrière la fenêtre.
Quand elle me voyait ouvrir la mienne, elle me faisait signe.
Parfois, nous nous croisions dans l’escalier.
Elle me demandait si je mangeais correctement, si je travaillais trop, si je prenais le temps de me reposer.
Des questions que je trouvais presque amusantes.
Elle avait soixante-dix-huit ans, des cheveux blancs coupés courts et une façon très douce de parler.
Je ne l’avais pas vue depuis plus d’une semaine.
Plus de signe à la fenêtre.
Plus de petits échanges dans l’escalier.
Seulement ces trois coups.
Cette nuit-là, quelque chose m’a empêchée de refermer mes rideaux.
J’ai éteint la lampe de mon salon.
Dans l’obscurité, je distinguais mieux la fenêtre d’en face.
Une lumière faible éclairait l’intérieur de l’appartement.
Puis la silhouette est revenue.
Une personne de petite taille.
Elle se tenait près de la vitre.
J’ai entrouvert ma fenêtre.
« Madame Moreau ? C’est Sophie ! »
Aucune réponse.
La silhouette s’est immobilisée.
Je me suis penchée légèrement, sans quitter le rebord de la fenêtre.
« Si vous m’entendez, faites-moi un signe. »
Rien.
J’allais reculer lorsqu’un mouvement très lent a fait trembler le rideau léger.
J’ai pensé à appeler Gérard.
Puis je me suis souvenue de sa réaction.
Cette manière de couper court à mes questions.
Pourquoi semblait-il si certain que l’appartement était vide ?
J’ai regardé mon téléphone.
Il me restait assez de batterie.
J’ai activé la lampe torche, puis je l’ai dirigée vers la fenêtre de Madame Moreau.
Deux brefs éclats de lumière ont traversé la cour.
J’ai attendu.
Une seconde.
Deux secondes.
Puis le son est revenu.
Toc.
Toc.
Toc.
J’ai senti un frisson me parcourir les bras.
Cette fois, ce n’était plus une coïncidence.
Quelqu’un répondait.
« Mon Dieu… »
J’ai immédiatement ouvert l’appareil photo de mon téléphone.
La cour n’était large que de quelques mètres. En utilisant le zoom, je pouvais distinguer certains détails de l’appartement d’en face.
L’image tremblait entre mes doigts.
J’ai appuyé mes coudes contre le rebord pour stabiliser le téléphone.
La silhouette se rapprochait.
J’ai d’abord reconnu les cheveux.
Courts.
Blancs.
Puis le visage est apparu derrière le rideau fin.
Madame Moreau.
Elle était là.
Vivante.
Ses joues semblaient creusées et elle portait une chemise de nuit couleur crème.
Mais ce n’est pas son apparence qui m’a fait reculer.
C’étaient ses mains.
Elle les tenait devant sa poitrine.
Les poignets rapprochés.
J’ai augmenté légèrement le zoom.
Une bande de tissu gris entourait ses deux poignets.
Elle était attachée.
« Non… »
J’ai porté une main à ma bouche.
Madame Moreau a levé les yeux dans ma direction.
Je ne pouvais pas l’entendre, mais je distinguais le mouvement de ses lèvres.
Elle semblait essayer de me parler.
Ou de m’avertir.
J’ai levé la main libre pour lui montrer que je l’avais vue.
« Je vais appeler la police ! »
Elle a brusquement tourné la tête vers l’intérieur de son appartement.
Son expression a changé.
J’ai vu ses épaules se raidir.
Puis une main est apparue derrière elle.
Une main adulte, sortant d’une manche noire.
Elle a saisi le bord du rideau épais.
D’un geste violent, quelqu’un l’a tiré devant la fenêtre.
La silhouette de Madame Moreau a disparu.
Je suis restée figée, mon téléphone toujours pointé vers les vitres.
De l’autre côté de la cour, la lumière s’est éteinte.
J’ai attendu qu’elle revienne.
Rien.
J’ai pensé aux sept dernières nuits.
À ces coups que j’avais essayé d’ignorer.
À Gérard, qui m’avait assuré que Madame Moreau était partie.
À cette pauvre femme qui se trouvait peut-être à quelques mètres de moi depuis tout ce temps, incapable de sortir de chez elle.
Mes doigts tremblaient tellement que j’ai dû m’y reprendre à deux fois pour fermer l’appareil photo.
J’ai ouvert le clavier du téléphone.
En France, le numéro de police d’urgence était le 17.
J’ai composé les deux chiffres.
Avant même d’appuyer sur le bouton d’appel, un bruit a retenti derrière moi.
Ding-dong.
Je me suis retournée d’un seul mouvement.
C’était la sonnette de mon appartement.
Quelqu’un venait de sonner à ma porte.













