J’ai laissé sonner une fois, puis j’ai décroché.
« Sophie ? »
Gérard n’avait plus le ton tranquille du gardien qui s’inquiétait des canalisations.
Il parlait bas, comme s’il avait peur d’être entendu.
« Il faut qu’on règle ce malentendu. »
« Où est Madame Moreau ? »
Un souffle a traversé le téléphone.
« Vous mettez une vieille femme en danger avec vos histoires. »
« Elle était attachée. Je l’ai vue. »
« Vous ne savez pas ce que vous avez vu. »
J’ai regardé l’heure.
Nadia avait dit que son équipe arrivait.
J’avais besoin de garder Gérard au téléphone sans lui promettre quoi que ce soit.
« Alors expliquez-moi pourquoi vous avez menti sur son départ. »
« Descendez à la cave. Seule. Je vais vous montrer quelque chose qui vous fera comprendre. »
J’ai fermé les yeux un instant.
C’était exactement ce que Nadia m’avait défendu de faire.
« Je ne descendrai pas. »
Sa voix s’est durcie.
« Vous croyez que les policiers vont être là pour toujours ? »
J’ai senti mes mains devenir froides.
« J’ai conservé votre message. »
« Quel message ? »
La surprise avait jailli trop vite pour sembler jouée.
Je n’ai pas su s’il mentait ou si son neveu avait agi sans le prévenir.
« Celui qui me demande de me taire. »
« Écoutez-moi bien… »
Un bruit sec l’a interrompu.
Une portière venait de claquer près de lui.
Puis la communication a été coupée.
J’ai aussitôt envoyé un message à Nadia pour lui signaler l’appel et la proposition de rendez-vous à la cave.
Je n’ai pas quitté l’appartement.
Au bout de quelques minutes, j’ai entendu des pas rapides monter les marches.
Nadia a frappé, m’a montré son insigne et m’a demandé de rester derrière la porte avec Farida, qu’un collègue venait de prévenir.
La présence de ma voisine m’a permis de respirer enfin.
« Tu as bien fait de ne pas descendre », a-t-elle murmuré.
Dans l’escalier, les policiers échangeaient des instructions courtes.
Ils avaient localisé une ouverture condamnée entre l’ancien conduit et le logement du cinquième.
La porte d’entrée du logement était verrouillée, mais des bruits avaient été entendus à l’intérieur.
La situation justifiait une intervention immédiate.
Nous avons entendu un choc lourd, puis plusieurs pas.
Une voix d’homme a crié quelque chose d’incompréhensible.
Un deuxième choc a retenti.
Farida a serré ma main.
Je n’ai pas essayé de regarder.
Quelques instants plus tard, Nadia est redescendue.
« Nous avons trouvé Madame Moreau. Elle est vivante. Les secours arrivent. »
J’ai dû m’asseoir sur la première marche.
Je n’avais jamais entendu une phrase aussi simple produire un tel soulagement.
« Elle est blessée ? »
« Elle est épuisée. Un professionnel de santé va l’examiner. »
À travers la cage d’escalier, j’ai vu deux secouristes monter avec leur matériel.
Derrière eux, un homme en veste noire descendait les mains maintenues par un policier.
Il avait la trentaine, les cheveux ras et une éraflure près de la tempe.
Je ne pouvais pas affirmer l’avoir reconnu à la fenêtre, mais sa manche ressemblait à celle que j’avais aperçue derrière le rideau.
Il a tourné les yeux vers moi.
Son visage ne montrait ni honte ni colère, seulement une inquiétude féroce.
« Mon oncle va me sortir de là », a-t-il lancé avant de disparaître vers le hall.
Frédéric Lemaire.
Les policiers l’avaient surpris dans le petit logement vide, près d’une porte de service donnant sur le conduit.
Il avait tenté de fuir par l’escalier arrière.
À l’étage, les secours préparaient Madame Moreau à être transportée.
Lorsqu’ils sont descendus, j’ai vu ses cheveux blancs dépasser d’une couverture.
Son visage était marqué par la fatigue, mais ses yeux cherchaient quelque chose.
Je me suis approchée seulement lorsque Nadia m’y a autorisée.
« Madame Moreau, c’est Sophie. »
Elle a essayé de sourire.
« Je savais que vous entendriez », a-t-elle soufflé.
J’ai eu les larmes aux yeux.
« Je suis désolée de ne pas avoir compris plus tôt. »
Elle a remué faiblement la tête.
« Vous avez compris. »
Les secouristes ont poursuivi leur chemin.
Je les ai laissés travailler.
Dans la cour, une ambulance attendait sous la lumière blanche des réverbères.
Madame Moreau a été installée à l’intérieur et conduite à l’hôpital pour des examens.
J’ai observé le véhicule s’éloigner sans éprouver la victoire que j’avais imaginée.
Une question continuait de me tourmenter.
Pourquoi quelqu’un avait-il enfermé cette femme au lieu de simplement détruire les factures qu’elle disait avoir trouvées ?
Nadia m’a indiqué que Frédéric serait entendu et que des recherches étaient en cours pour localiser Gérard.
Dans l’appartement du cinquième, les policiers avaient constaté l’existence d’une petite pièce de service aménagée sommairement.
Une ouverture permettait de communiquer avec les conduits condamnés, qui transmettaient les coups à travers les murs.
Lors de leur première visite, ils n’avaient inspecté que l’appartement du quatrième, après le déplacement de Madame Moreau.
Cette explication mettait fin à l’une des énigmes, pas aux autres.
Claire Delmas n’avait pas encore été retrouvée.
Le papier glissé sous ma porte demeurait sans auteur identifié.
Quant aux trois coups, Madame Moreau avait pu les produire en heurtant contre la fenêtre une petite poignée métallique encore retenue par ses mains liées.
Elle avait ensuite continué à frapper contre une canalisation à l’étage supérieur.
Ce soir-là, j’ai enfin rejoint ma sœur.
Elle m’a préparé du thé sans me demander de raconter immédiatement les événements.
Je me suis endormie sur son canapé avec la sensation étrange d’avoir quitté mon propre immeuble pour la première fois depuis des mois.
Le lendemain matin, Nadia m’a téléphoné.
Gérard venait d’être interpellé au moment où il récupérait des affaires dans un garage loué à son nom.
Je me suis levée d’un bond.
« Alors c’est terminé ? »
« L’urgence était de sauver Madame Moreau. Pour comprendre ce qui lui est arrivé, l’enquête ne fait que commencer. »
Puis elle m’a demandé si j’avais déjà vu une petite boîte en fer bleue chez ma voisine.
J’ai répondu que non.
« Pourquoi ? »
Nadia a hésité, puis m’a donné une information que Madame Moreau venait elle-même d’autoriser à transmettre.
« À l’hôpital, elle a dit que les hommes cherchaient cette boîte depuis le jour où ils l’ont enfermée. Elle refuse encore de dire où elle se trouve. »
J’ai compris que son silence n’était peut-être pas de la peur.
Madame Moreau protégeait quelque chose que ses ravisseurs n’avaient pas réussi à prendre.
Et ce quelque chose risquait de révéler une histoire bien plus ancienne que sa disparition.
Pour découvrir pourquoi cette boîte bleue inquiétait autant Gérard et Frédéric, continuez avec la partie 6.













