La première chose que j’ai faite a été de reculer du mur.
Je ne voulais pas répondre trop vite et prévenir les hommes que je venais d’apercevoir.
J’ai appelé Nadia depuis la cuisine, en lui décrivant les coups, l’utilitaire et la toux que j’avais entendue.
Elle m’a demandé si le véhicule était encore là.
« Il vient de partir. J’ai une photo, mais la plaque est incomplète. »
« Envoyez-la. Et restez chez vous, Sophie. Nous revenons. »
J’ai posé le téléphone sur la table, puis je me suis efforcée de compter les secondes entre deux bruits du bâtiment.
Les canalisations vibraient parfois après qu’un voisin avait tiré de l’eau.
Les trois coups n’avaient rien de semblable.
Ils étaient espacés comme une question répétée avec les dernières forces disponibles.
Une demi-heure plus tard, Nadia est arrivée avec deux autres policiers.
Elle a écouté le mur, puis examiné la disposition de ma cuisine.
Le conduit ancien ne servait plus à faire passer des objets depuis des décennies.
Une ouverture avait été condamnée derrière des carreaux, mais l’espace vide transmettait encore les sons.
« Votre voisin du cinquième a-t-il accès au même conduit ? » m’a-t-elle demandé.
J’ai expliqué ce que Farida savait de l’appartement inhabité.
Les policiers ont procédé à leurs vérifications dans l’immeuble.
Cette fois, Gérard n’était pas là pour leur remettre les clés.
Son téléphone renvoyait sur sa messagerie.
Nadia a fait établir les démarches nécessaires pour accéder aux lieux concernés.
Pendant ce temps, elle m’a demandé de réunir les messages, les photographies et la lettre de Madame Moreau dans leur ordre chronologique.
Je les ai disposés sur ma table comme des pièces d’un dossier que je n’aurais jamais voulu constituer.
La lettre parlait de travaux suspects.
Le premier mensonge de Gérard datait de quatre jours.
La disparition de Madame Moreau remontait à plus d’une semaine.
Le message anonyme était arrivé quelques minutes après le passage de la police.
Tout semblait relié, mais il manquait un élément essentiel : le trajet qu’on avait fait prendre à la vieille dame.
Farida est montée me voir avec une boîte de biscuits que nous n’avons pas ouverte.
Elle m’a raconté que Madame Moreau avait longtemps tenu les comptes d’une petite association de quartier.
« Elle ne supportait pas qu’on profite des gens qui n’osent pas poser de questions », a-t-elle dit.
Elle m’a aussi parlé d’une femme qui accompagnait parfois Gérard dans les parties communes.
Une certaine Claire Delmas, chargée de dossiers pour une entreprise intervenant dans l’immeuble.
« Hélène m’avait dit que Claire venait chercher des copies de devis. Elle avait l’air mal à l’aise, la dernière fois. »
J’ai transmis ce nom à Nadia.
Elle l’a ajouté sans commentaire aux informations recueillies.
En fin d’après-midi, je suis sortie quelques minutes sur le palier pour vérifier si Farida avait bien refermé chez elle.
Devant ma porte se trouvait une petite feuille pliée.
Je l’ai ramassée avec précaution.
Aucun nom n’y figurait.
Une seule phrase était tracée au stylo bleu : « Il n’y a plus de temps. »
J’ai aussitôt rappelé la police.
Le papier pouvait être un nouvel avertissement, ou une tentative pour m’attirer hors de chez moi.
Nadia m’a demandé de ne plus toucher à rien et a prévu son passage.
J’ai attendu assise dans l’entrée.
Le simple fait de voir la lumière glisser sous ma porte me mettait les nerfs à vif.
Lorsque la policière est revenue, elle m’a annoncé une première avancée.
L’utilitaire blanc appartenait à une petite entreprise de débarras liée à un certain Frédéric Lemaire.
« Un parent de Gérard ? »
« Son neveu. Nous vérifions ses déplacements. »
Ce nom ne m’était pas familier.
Pourtant, j’avais déjà vu l’homme à la veste noire près de la cour arrière.
Peut-être était-ce lui qui avait fermé les rideaux.
Peut-être pas.
Nadia ne voulait pas me laisser transformer un soupçon en certitude.
« Une autre chose », a-t-elle ajouté. « Les démarches pour examiner le logement du cinquième avancent. Nous avons aussi obtenu des renseignements sur les travaux. »
Elle n’a pas détaillé ce qu’elle n’était pas autorisée à partager.
Mais elle m’a demandé si je connaissais l’heure à laquelle le ramassage des poubelles passait dans la ruelle.
J’ai répondu que le camion venait habituellement tôt le matin.
Elle a hoché la tête et téléphoné à son collègue.
Son regard avait changé.
Je compris plus tard qu’elle cherchait les endroits où quelqu’un aurait pu faire disparaître des papiers ou du matériel.
Avant de repartir, elle m’a conseillé de passer la nuit chez un proche.
J’ai pensé à ma sœur, qui vivait près de Villeurbanne.
Je lui ai envoyé un message pour lui demander de m’héberger, sans entrer dans les détails.
Elle a répondu aussitôt : « Viens. Je t’attends. »
J’ai préparé un petit sac.
Je n’ai emporté que quelques vêtements, mes clés et la lettre de Madame Moreau, que la police avait déjà photographiée.
En fermant la fenêtre du salon, j’ai remarqué quelque chose que je n’avais pas vu la veille.
Sous les géraniums de Madame Moreau, un fil de laine crème était accroché à une vis rouillée du rebord.
La couleur était celle de sa chemise de nuit.
Cela ne prouvait pas qu’il venait d’elle, mais j’en ai fait une photographie avant de quitter la pièce.
À cet instant, un son très faible est monté du conduit de la cuisine.
Un seul coup.
Puis deux autres, beaucoup plus rapides.
Ce n’était plus le rythme régulier des nuits précédentes.
J’ai attendu.
Une voix étouffée a traversé les murs.
Je n’ai entendu qu’un mot, prononcé avec difficulté.
« Claire. »
J’ai appelé Nadia une dernière fois.
Je lui ai répété ce prénom exactement comme je l’avais entendu.
Elle m’a demandé de rester à distance du conduit et d’attendre l’équipe déjà en route.
J’ai regardé mon sac posé près de la porte.
Partir me semblait soudain une manière d’abandonner Madame Moreau.
Rester seule serait peut-être la meilleure façon d’aider ses ravisseurs.
J’ai choisi de suivre la consigne de la policière.
Mais, avant l’arrivée de l’équipe, mon téléphone a sonné.
Cette fois, le numéro était affiché.
C’était celui de Gérard Lemaire.
Pourquoi Gérard m’appelait-il maintenant, et que savait Claire de la voix dans le conduit ? Découvrez la suite dans la partie 5.













