Je n’ai pas bougé.
La sonnette a retenti une seconde fois, plus longue, comme si la personne de l’autre côté maintenait son doigt sur le bouton.
J’ai regardé mon téléphone, puis la porte du couloir.
Si j’appelais maintenant, ma voix porterait jusque sur le palier.
J’ai avancé sur la pointe des pieds et approché l’œil du judas.
Gérard Lemaire attendait devant chez moi.
Il portait une veste sombre, tenait un trousseau de clés et regardait alternativement ma porte et l’escalier.
« Madame Garnier ? Je sais que vous êtes réveillée. »
Sa voix était presque aimable.
« Il y a un problème de canalisation au quatrième. Il faut que je vérifie chez vous. »
J’ai senti le sang battre dans mes tempes.
Quatre jours plus tôt, il avait invoqué les canalisations pour expliquer les coups.
À présent, il les utilisait pour entrer chez moi.
« Je n’ai aucune fuite », ai-je répondu à travers le bois.
Il a marqué un silence.
« Je dois quand même contrôler. C’est une urgence. »
« Appelez un plombier. Je n’ouvrirai pas cette nuit. »
J’ai vu ses doigts se resserrer autour des clés.
Pendant un instant, j’ai cru qu’il allait essayer la serrure.
Il s’est contenté de demander :
« Vous regardiez encore par la fenêtre, tout à l’heure ? »
J’ai reculé sans répondre.
Il savait.
Peut-être avait-il entendu mon cri à travers la cour.
Peut-être quelqu’un, dans l’appartement de Madame Moreau, l’avait-il prévenu.
« Vous vous inquiétez pour rien », a-t-il repris. « Rentrez vous coucher. »
Ses pas ont fini par s’éloigner.
Je n’ai pas attendu de savoir où il allait.
J’ai gagné la salle de bains, fermé la porte et lancé mon appel au 17.
Une opératrice m’a demandé mon adresse et ce qui se passait.
J’ai donné le numéro de la rue, le bâtiment, l’étage, puis j’ai raconté l’essentiel sans chercher à paraître raisonnable.
Une femme âgée, les poignets liés, venait d’apparaître à sa fenêtre.
Un homme l’avait tirée hors de ma vue.
Le responsable de l’immeuble, qui prétendait son logement vide, venait de sonner chez moi.
« Vous avez vu la personne attachée de vos propres yeux ? »
« Oui. Je la connais. C’est ma voisine. »
« Avez-vous pris une photographie ? »
J’ai regardé l’écran de mon téléphone.
L’application photo avait été ouverte, mais je n’avais jamais appuyé sur le déclencheur.
« Non. J’ai été trop lente. »
« Restez à l’intérieur. N’essayez pas d’aller vérifier vous-même. Une équipe se rend sur place. »
Je lui ai précisé le nom de Gérard et l’étage de Madame Moreau.
Quand l’appel s’est terminé, je me suis assise sur le bord de la baignoire.
J’entendais l’eau goutter d’un robinet mal fermé.
Chaque goutte me faisait sursauter.
Dix minutes plus tard, des coups fermes ont retenti à ma porte.
« Police. Madame Garnier ? »
À travers le judas, j’ai vu deux fonctionnaires en uniforme.
J’ai ouvert en gardant la chaîne jusqu’à ce qu’ils se présentent.
La policière s’appelait Nadia Perrin. Son collègue, Thomas Roussel, observait déjà le palier.
Ils m’ont fait répéter les faits, sans se moquer de mes hésitations.
« Vous êtes certaine qu’il s’agissait de Madame Moreau ? » a demandé Nadia.
« Je l’ai reconnue à son visage. Elle me regardait. »
J’ai montré la fenêtre par laquelle j’avais observé la scène.
Les rideaux épais étaient toujours fermés.
Nadia a demandé à son collègue de prévenir leur service, puis tous deux sont partis vers l’appartement opposé.
Je suis restée derrière ma porte, entrouverte sur l’interdiction de sortir.
Au bout du couloir, des voix ont résonné.
Celles des policiers.
Celle de Gérard, aussi.
« Je vous assure qu’il n’y a personne », disait-il.
« Ouvrez, monsieur », a répondu Nadia.
Une clé a tourné.
Puis j’ai entendu une porte heurter sa butée.
J’ai attendu un cri, le bruit d’une chaise renversée, n’importe quel signe qu’ils avaient trouvé Madame Moreau.
Rien n’est venu.
Lorsque Nadia est revenue, son visage n’était pas fermé, mais plus grave.
« Nous avons vérifié le logement. Il n’y avait personne à l’intérieur. »
« C’est impossible. »
« Nous poursuivons les vérifications. Votre voisin affirme que Madame Moreau est partie chez une parente. »
« Il m’avait dit qu’elle avait déménagé. Ce n’est pas la même chose. »
« Je l’ai noté. »
Je lui ai décrit les bandes grises autour des poignets.
Elle m’a demandé si j’avais pu confondre un vêtement avec un lien.
La question m’a blessée, bien qu’elle fût légitime.
« Non. Elle tenait ses mains ensemble parce qu’elle ne pouvait pas les séparer. »
Nadia a baissé la voix.
« Nous avons trouvé une lampe encore tiède près de la fenêtre et un verre d’eau. Cela mérite qu’on éclaircisse les choses. »
Je me suis accrochée à cette phrase.
Une lampe tiède.
Un verre d’eau.
Madame Moreau n’avait pas disparu depuis des semaines.
Quelqu’un venait d’effacer sa présence.
« Vous avez vérifié les chambres ? »
« Toutes les pièces accessibles. »
Elle a insisté sur ce dernier mot avec une précision que je n’ai comprise que plus tard.
Elle m’a conseillé de ne pas discuter avec Gérard, de garder mon téléphone chargé et de rappeler immédiatement si je revoyais Madame Moreau.
J’ai entendu le claquement de la porte d’entrée au rez-de-chaussée lorsque les policiers sont repartis.
La cour semblait avoir retenu son souffle.
Je suis revenue devant ma fenêtre.
Le quatrième étage d’en face était noir.
Sous l’une des fenêtres, une jardinière de géraniums pendait de travers.
La veille encore, elle était droite.
J’ai photographié cette fois la façade, les rebords, les rideaux et l’heure affichée sur mon écran.
Ce n’était pas la preuve que j’espérais, mais je ne voulais plus oublier le moindre détail.
Mon téléphone a vibré.
Un message venait d’arriver d’un numéro que je ne connaissais pas.
Il ne contenait ni salutation ni signature.
« Vous avez appelé les policiers. Maintenant, si vous tenez à la vie de la vieille dame, cessez de regarder en face. »
J’ai relu les mots jusqu’à ce qu’ils perdent leur sens.
Je n’avais parlé de mon appel qu’aux services de police.
Quelqu’un avait donc surveillé leur arrivée ou entendu notre conversation.
Au bout de la cour, une fenêtre du cinquième étage s’est ouverte, puis refermée aussitôt.
J’ai levé les yeux.
Une chose était désormais certaine : Madame Moreau n’était pas simplement introuvable.
On avait commencé à me faire taire, moi aussi.
Pour comprendre qui m’avait envoyé cette menace et où Madame Moreau avait été emmenée, poursuivez dans la partie 3.













