J’ai transmis le message à Nadia Perrin avant même d’enlever mes chaussures.
Elle m’a rappelée quelques minutes plus tard et m’a demandé de conserver le numéro, les captures d’écran et les horaires.
« Ne répondez pas. Et ne tentez pas de provoquer celui qui vous écrit. »
Sa voix était calme, mais elle ne parlait plus de simple vérification.
J’ai passé le reste de la nuit avec toutes les lumières allumées.
Au matin, je n’avais presque pas dormi.
Pour la première fois depuis des années, j’ai appelé mon bureau afin de prendre une journée de congé.
Je travaillais dans un cabinet d’assurances, où mon métier consistait précisément à examiner des détails que les autres jugeaient insignifiants.
Pourtant, pendant sept nuits, j’avais trouvé de bonnes raisons de ne pas écouter trois coups contre une fenêtre.
Je n’arrivais pas à me pardonner ce retard.
À neuf heures, je suis descendue chercher le courrier.
Dans le hall, Gérard discutait avec un livreur.
Il m’a adressé le même sourire que chaque matin.
« Vous avez l’air fatiguée, madame Garnier. »
« J’ai mal dormi. »
« À votre place, j’essaierais de me reposer un peu. »
Il a appuyé sur le mot reposer d’une façon qui m’a glacée.
Je n’ai pas cherché à le contredire.
Dans ma boîte aux lettres, une enveloppe ancienne portait encore le cachet de la semaine précédente.
Elle venait de Madame Moreau.
Son écriture ronde occupait presque toute l’adresse.
Je l’ai ouverte dans mon appartement, après avoir tourné deux fois la clé.
À l’intérieur se trouvait un petit mot :
« Chère Sophie, j’aurais besoin de vous parler des travaux annoncés dans l’immeuble. Quelque chose ne me paraît pas normal. Pourriez-vous passer prendre un thé jeudi ? Amitiés, Hélène Moreau. »
Le jeudi en question remontait à huit jours.
Je n’avais pas vu cette lettre parce que j’avais laissé le courrier s’accumuler.
Je m’étais promis de passer chez elle à mon prochain jour libre.
Maintenant, cette promesse me pesait plus lourd que le papier.
J’ai photographié la lettre, son enveloppe et le cachet postal, puis les ai signalés à Nadia.
Elle m’a proposé de venir déposer une déclaration complémentaire au commissariat.
Avant de partir, je suis allée frapper chez Farida Benali, ma voisine du deuxième.
Farida vivait ici depuis vingt ans.
Elle connaissait les anciens propriétaires, les réparations jamais achevées et les gens que Gérard préférait éviter.
Elle m’a ouvert en chaussons, un torchon à la main.
« Sophie ? Il est arrivé quelque chose ? »
Je lui ai expliqué que la police recherchait Madame Moreau et lui ai demandé si elle avait remarqué des mouvements inhabituels.
Farida a cessé de plier son torchon.
« Gérard m’a dit qu’Hélène était partie en maison de repos. Mais elle ne serait jamais partie sans me prévenir. Je devais garder ses plantes. »
« Vous savez pourquoi elle s’intéressait aux travaux ? »
« Elle faisait partie du conseil syndical. Elle vérifiait les dépenses avec une patience de fourmi. »
Farida a ouvert un tiroir et en a sorti une convocation à une assemblée de copropriété.
On y évoquait des interventions urgentes sur les colonnes d’eau et la toiture.
Un montant m’a immédiatement frappée : quatre-vingt-six mille euros.
« On nous demande une nouvelle avance », a soupiré Farida. « Mais personne n’a vu les ouvriers promis l’hiver dernier. »
Sous la liste des entreprises figurait le nom Rhône Services Bâtiment.
Farida a posé son doigt sur la ligne.
« Hélène disait avoir retrouvé plusieurs factures identiques, avec des numéros différents. Elle devait en parler au syndic. »
« Elle avait des preuves ? »
« Je ne sais pas. Elle avait simplement dit qu’elle ne laisserait pas les copropriétaires payer deux fois les mêmes travaux. »
Farida m’a appris une autre chose.
Au cinquième étage, au-dessus de chez Madame Moreau, un petit appartement était vide depuis un dégât des eaux.
Gérard conservait les clés en attendant les réparations.
Son propriétaire habitait à Grenoble et venait rarement.
J’ai repensé à la fenêtre qui s’était brièvement ouverte après le message.
Les deux logements n’étaient pas superposés exactement, mais ils partageaient le même ancien conduit de service.
Je n’ai formulé aucune théorie devant Farida.
Je lui ai simplement demandé de dire la vérité si la police la contactait.
Au commissariat, Nadia a pris le temps de lire la lettre et d’écouter ce que Farida m’avait confié.
Elle a expliqué que les renseignements sur les factures ne prouvaient pas un enlèvement, mais donnaient une raison concrète de vérifier les déclarations de Gérard.
« Nous allons entendre les personnes concernées et recouper les mouvements de la nuit », a-t-elle indiqué.
« Et Madame Moreau ? »
« Elle reste notre priorité. »
J’ai demandé pourquoi elle n’avait pas été retrouvée lors de la première visite.
Nadia a répondu sans détour.
« Nous ne savons pas encore par où elle a quitté l’appartement, ni même si elle s’y trouvait toujours au moment où nous sommes entrés. »
La franchise de cette réponse m’a fait du bien.
Personne ne cherchait à me faire croire que j’avais imaginé son visage.
Dans l’après-midi, Farida m’a téléphoné.
Un utilitaire blanc était stationné depuis l’aube dans la cour de livraison, derrière l’immeuble.
Deux hommes transportaient des sacs de gravats depuis l’escalier de service.
Elle n’avait pas osé les interroger.
J’ai prévenu Nadia, qui m’a demandé de ne pas descendre et d’observer uniquement depuis mon logement.
À travers une petite fenêtre donnant sur la cour arrière, j’ai distingué un homme en veste noire près du véhicule.
Son visage était dissimulé par la porte ouverte.
Il a soulevé un sac beaucoup trop léger pour contenir des gravats.
Puis une toux a retenti, faible mais distincte, quelque part derrière la porte de service.
L’homme a tourné la tête brusquement.
Il a parlé à quelqu’un que je ne voyais pas.
La porte a claqué.
Quelques secondes plus tard, le moteur de l’utilitaire a démarré.
J’ai essayé de lire la plaque, mais la boue masquait les derniers caractères.
J’ai pris une photographie de ce que je pouvais voir.
Alors que le véhicule reculait, trois coups étouffés ont résonné sous mes pieds.
Pas depuis la cour intérieure, cette fois.
Ils venaient du conduit qui traversait le mur de ma cuisine.
J’ai collé l’oreille contre le carrelage.
Trois coups encore.
Quelqu’un utilisait le vieux bâtiment pour se faire entendre d’un étage à l’autre.
Et j’avais peur de comprendre ce que cela signifiait : Madame Moreau était peut-être beaucoup plus proche que je ne l’imaginais.
Pour suivre le signal qui traversait les murs et découvrir ce qu’il cachait, lisez la partie 4.













