J’ai déposé la photocopie dans une pochette transparente et suis allée signaler les faits au commissariat. Je n’ai prétendu ni avoir identifié l’auteur du commentaire ni connaître celui de l’enveloppe. J’ai montré les captures, décrit les dates, et expliqué pourquoi cette insistance m’inquiétait. On m’a conseillé de conserver tout nouveau contact et de rappeler si quelqu’un cherchait à entrer chez moi ou à me menacer directement. Ce n’était pas l’issue spectaculaire que j’avais imaginée pendant la nuit. C’était au moins une trace datée.
Pendant quelques jours, j’ai pris l’habitude de noter les faits avant d’écrire ce que j’en pensais. Le soir de l’enveloppe, par exemple, je savais qu’un papier avait été déposé dans la boîte aux lettres. Je ne savais pas qui l’avait apporté. J’avais envie d’écrire « Vincent est venu chez moi », parce que cette phrase donnait un visage à ma peur. Mais une peur n’est pas une observation. En relisant mon carnet, j’ai compris que cet effort de précision était aussi une manière de reprendre la main sur ce qui m’arrivait.
Ma mère m’a appelée le dimanche suivant. Elle voulait savoir si je venais déjeuner. Je lui ai expliqué que j’étais préoccupée par une histoire concernant Gaston. Elle m’a proposé de m’apporter un plat cuisiné, sans m’obliger à fournir tous les détails. Je ne m’étais pas rendu compte que je n’avais presque rien mangé depuis deux jours. Quand elle est passée, elle a posé son gratin dans mon four et a emmené le chien faire le tour du pâté de maisons. Sa présence a remis une mesure humaine dans cette enquête qui semblait occuper toutes mes pensées.
Gabriel s’est présenté au rendez-vous que nous avons fixé ensuite avec Sonia. Elle avait demandé à la juriste qui accompagnait parfois l’association d’être présente. Cette dernière a examiné les copies sans promettre de déterminer, à l’œil nu, si une signature était fausse. En revanche, elle a remarqué un détail pratique : la prétendue cession avait été signée un lundi, à une date où le vétérinaire de Gaston avait enregistré une demande de duplicata du carnet par téléphone. Ce rendez-vous administratif pouvait aider à reconstituer les démarches, mais il ne disait pas qui avait réellement téléphoné.
— Il faut arrêter d’interpréter chaque document comme une preuve définitive, a observé la juriste. Nous pouvons établir une chronologie. Ensuite, nous pourrons demander aux personnes concernées de confirmer les faits, si elles le souhaitent.
Sonia nous a parlé de l’appel de la femme inquiète. Une autre bénévole, partie depuis, se rappelait qu’elle avait insisté pour savoir si Gaston mangeait bien et si quelqu’un lui parlait doucement lorsqu’il avait peur. Elle n’avait donné aucun nom. Ce souvenir, deux ans plus tard, ne suffisait pas à identifier Élise, mais il m’a bouleversée. Je l’imaginais cherchant des nouvelles de son chien tout en craignant que l’appel soit repéré.
Nous avons décidé d’une démarche simple : faire passer un message sans chercher à obtenir de coordonnées privées. Sonia connaissait une association locale d’accompagnement des femmes victimes de violences, avec laquelle elle avait déjà organisé une collecte. Elle pouvait demander si un courrier destiné à Élise pouvait être transmis par un intermédiaire approprié, sans exiger de réponse et sans prétendre que l’association détenait son dossier. Personne ne garantissait que cela fonctionnerait.
J’ai rédigé trois phrases. « Je m’appelle Camille Roussel. J’ai adopté Gaston, un bouledogue français, il y a dix-neuf mois. Il est en sécurité, aimé et soigné. Si vous êtes Élise et souhaitez donner de vos nouvelles, vous pouvez contacter la juriste de l’association, sans que votre adresse me soit communiquée. »
Gabriel voulait ajouter qu’il cherchait sa sœur depuis deux ans. Nous avons convenu d’une seconde note, signée par lui, qui disait seulement qu’il serait heureux de la savoir en sécurité et qu’il respecterait son choix de ne pas lui répondre. Il a barré une première formule où il lui demandait de lui pardonner. Je lui ai fait remarquer qu’un pardon ne se commandait pas davantage qu’une rencontre.
Durant les jours suivants, nous avons attendu. C’était la partie la plus pénible, parce qu’elle ne donnait rien à faire. J’ai continué à travailler, à marcher le long de la Vilaine, à acheter les croquettes que Gaston refusait obstinément de manger sans une cuillère d’eau tiède. Le soir, je vérifiais mes messages alors que rien ne m’autorisait à penser que quelqu’un allait répondre.
Un vendredi, j’ai retrouvé Gabriel sur un banc du parc des Gayeulles. Il m’avait demandé de lui raconter la vie actuelle de Gaston, pas l’avancée des démarches. J’ai apporté des photos : Gaston enveloppé dans un plaid, Gaston assis devant une boulangerie, Gaston boudeur après sa visite annuelle chez le vétérinaire. Gabriel les a regardées sans les enregistrer.
— Il a l’air bien, a-t-il dit.
— Il est bien. Il me coûte une fortune en consultations parce qu’il mange parfois ce qu’il trouve avant que j’aie le temps de dire non, mais il est bien.
Gabriel a ri. Il m’a raconté qu’Élise l’appelait « monsieur Gaston » quand il faisait la tête. Pour la première fois, nous avons parlé d’elle comme d’une personne vivante, capable d’avoir des goûts, des colères et un avenir, et pas seulement comme d’un mystère à résoudre.
La juriste m’a téléphoné cinq jours plus tard. Elle avait reçu une réponse par l’intermédiaire d’un professionnel soumis à la confidentialité. Une femme correspondant à l’identité d’Élise avait été informée du message. On ne pouvait me communiquer ni où elle se trouvait ni qui l’avait contactée. Elle ne souhaitait pas pour l’instant rencontrer Gabriel.
J’ai laissé passer quelques secondes.
— Et Gaston ?
— Elle demande si elle pourrait recevoir une photographie récente. Elle veut aussi savoir s’il a toujours sa petite oreille pliée.
Je me suis assise sur le bord du canapé. Gaston, croyant à une invitation, est venu poser sa tête sur mon genou. Une telle question pouvait venir de quelqu’un qui l’avait connu de près. Je ne pouvais pourtant pas décider, à la place de cette femme, du reste de son histoire.
— Bien sûr, ai-je répondu. Dites-lui qu’on ne lui demande rien en échange.
Quand j’ai raccroché, j’ai choisi une photo sans indication de lieu : Gaston endormi, une oreille retournée sur le coussin. J’ai écrit au-dessous : « Elle est toujours pliée. »













