Le lendemain, j’ai pris mon ordinateur et mon carnet à couverture jaune avant de rejoindre l’association. Je n’avais presque pas dormi. Chaque fois que je fermais les yeux, je revoyais Gaston assis devant les chaussures de Gabriel, parfaitement calme, alors que moi je cherchais encore une explication à son comportement.
L’association occupait une petite maison louée près du Blosne. On y accueillait surtout des chats, et quelques chiens hébergés dans des familles d’accueil. J’y avais rencontré Gaston dix-neuf mois plus tôt. La première fois, il s’était approché de moi avec une vieille balle en caoutchouc, l’avait déposée sur mes chaussures et avait attendu. Je m’étais dit qu’il avait de bonnes manières. Je découvrais seulement qu’il avait aussi des souvenirs.
Sonia, la responsable, nous a reçus dans un bureau encombré de cartons de croquettes. Elle se rappelait mon adoption sans avoir besoin de chercher la fiche.
— Vous m’aviez demandé trois fois s’il ronflait vraiment autant. J’avais été honnête, je crois.
Son sourire a disparu quand je lui ai montré la photo d’Élise.
— Oui, c’est lui, a-t-elle reconnu. Je ne peux pas me prononcer sur la femme. Qu’est-ce qui vous inquiète exactement ?
J’ai raconté le café, le mot « merci », la photo, puis l’affirmation de Gabriel selon laquelle sa sœur n’avait jamais voulu abandonner Gaston. Sonia m’a laissée terminer. Elle a ensuite ouvert le dossier, en me prévenant qu’elle ne pourrait pas simplement me transmettre les coordonnées d’une autre personne.
— Je ne veux pas d’adresse, ai-je répondu. Je veux savoir si mon chien a été remis avec l’accord de celle qui s’en occupait.
Dans les papiers, une déclaration de cession portait la signature « Élise Leclerc ». Mais le dossier comportait aussi une photocopie ancienne de son attestation vétérinaire, et l’écriture n’avait rien de semblable. Sonia a d’abord refusé de conclure : une signature change, surtout quand on écrit vite. Je savais qu’elle avait raison.
Le document avait été apporté par un homme nommé Vincent Aubry, présenté comme le compagnon d’Élise. Il avait affirmé qu’elle était partie définitivement et ne pouvait plus garder le chien. Les bénévoles, à court de place, avaient contacté le numéro indiqué sur le formulaire. Aucun rappel n’était venu. Gaston avait été placé en famille d’accueil puis proposé à l’adoption après les démarches habituelles de l’association.
— Nous n’avions aucune raison de penser qu’il mentait, a dit Sonia. Et le chien était en bon état, même s’il paraissait perdu.
— Est-ce que vous avez vérifié directement auprès d’Élise ?
— Pas avec elle. Nous avons essayé le numéro fourni. Je comprends maintenant que ce n’est pas la même chose.
Elle avait l’air fatiguée. Je n’avais pas envie d’accabler quelqu’un pour une faute que je n’étais pas certaine de comprendre. J’ai demandé une copie des pièces concernant mon adoption et une confirmation écrite des dates. Sonia a accepté de me transmettre ce qui me concernait et de conserver le reste en vue d’un éventuel signalement.
À la sortie, j’ai appelé Gabriel. Nous nous sommes retrouvés dans une brasserie à la sortie du métro, sans Gaston cette fois. Je voulais que la conversation ne dépende pas de l’émotion qu’il suscitait chez nous. Gabriel est arrivé à l’heure, avec une pochette de papiers et une nervosité qu’il essayait mal de cacher.
Quand je lui ai donné le nom de Vincent Aubry, il a écarté son verre d’eau.
— C’est l’ancien compagnon d’Élise.
Il a sorti une photographie prise lors d’un anniversaire. Élise souriait derrière un gâteau, Vincent lui tenait l’épaule. Gabriel se trouvait au bout de la table, visiblement mal à l’aise. J’ai remarqué que, sur cette photo, Gaston était couché contre les jambes de sa maîtresse.
— Qu’est-ce qui s’est passé entre eux ? ai-je demandé.
Gabriel n’a pas présenté ses soupçons comme des certitudes. Il m’a expliqué qu’Élise s’était éloignée de ses amies, qu’elle annulait des repas au dernier moment, que Vincent répondait parfois à son téléphone à sa place. Gabriel avait tenté de lui en parler, mais elle s’était refermée davantage.
— Je lui disais de partir, a-t-il admis. Je croyais l’aider. Elle me répondait que je ne comprenais rien à sa situation. J’en concluais qu’elle ne voulait pas m’écouter. Aujourd’hui, je ne suis plus aussi sûr de moi.
La dernière fois qu’il l’avait vue, elle avait un bleu au poignet et prétendait s’être cognée dans une porte. Gabriel avait insisté pour appeler la police. Elle lui avait demandé de sortir. Trois jours plus tard, elle avait disparu de l’appartement qu’elle partageait avec Vincent.
— Et ce Vincent vous a dit que Gaston était mort ?
— Par message. Il a écrit qu’il s’était fait renverser. J’ai voulu récupérer son corps, pour ma sœur. Il m’a répondu qu’il avait tout réglé. Ensuite, il m’a bloqué.
Gabriel a posé son téléphone devant moi. Je pouvais lire le message daté, pas seulement l’entendre raconter. Nous avions enfin un élément qui ne reposait pas sur le souvenir de l’un ou de l’autre.
— Pourquoi ne pas avoir cherché le chien dans les refuges ?
— Je l’ai fait au début. Mais je cherchais un chien mort, Camille. Ça change la manière de poser les questions.
Nous avons pris un moment pour regarder les voitures avancer au ralenti derrière la baie vitrée. J’éprouvais une honte discrète d’avoir considéré la vie passée de Gaston comme un chapitre sans importance. C’était plus commode, au fond, d’imaginer qu’il n’avait appartenu à personne avant moi.
Gabriel m’a demandé s’il pouvait revoir le dossier de cession. J’ai refusé de lui transférer des pièces où figuraient des informations personnelles. Je lui ai proposé de demander à Sonia comment procéder avec une personne concernée. Il a accepté, non sans déception.
— Et si vous retrouvez Élise ? m’a-t-il demandé.
— Je ne lui imposerai pas de rencontre. Vous non plus, j’espère.
Il a baissé les yeux. Cette réponse lui coûtait plus qu’à moi.
Sur le chemin du retour, j’ai reçu un message de Sonia. Elle avait fouillé les échanges conservés sur l’ancien téléphone de l’association. Une semaine après l’arrivée de Gaston, une femme avait appelé en demandant si un bouledogue français avait été recueilli. Elle avait refusé de donner son nom. La bénévole de permanence lui avait répondu qu’elle ne pouvait discuter d’un animal sans détail précis, puis la ligne avait coupé.
Sonia joignait seulement la date et une note manuscrite : « Femme très inquiète. Demande surtout qu’on ne rappelle pas ce numéro. »
J’ai relu cette phrase plusieurs fois. Peut-être n’était-ce pas Élise. Peut-être aussi avait-elle essayé de retrouver Gaston alors qu’une autre peur lui interdisait de rester au téléphone.













