L’homme n’a pas répondu tout de suite. Dans le café, une cuillère a tinté contre une soucoupe, et la serveuse a annoncé deux chocolats chauds. Ces bruits ordinaires rendaient le silence entre nous encore plus étrange.
Gaston s’était levé. Il poussait doucement le genou de l’inconnu avec son museau, cette manière insistante qu’il avait quand il voulait qu’on lui gratte la poitrine. L’homme gardait les mains posées à plat sur la table. Je distinguais une cicatrice pâle à la naissance de son pouce droit.
— Vous connaissez mon chien ? ai-je répété.
— Je l’ai connu, a-t-il fini par dire. Il y a longtemps.
J’ai récupéré mon portefeuille et j’ai rappelé Gaston contre ma jambe. Il s’est exécuté, mais sans cesser de regarder l’homme.
— Comment s’appelle-t-il ? ai-je demandé, comme si je ne venais pas moi-même de crier son nom devant toute la salle.
Il a compris ce que je cherchais à vérifier.
— Gaston. Il avait déjà ce nom quand je l’ai rencontré. Et ma sœur disait « merci » pour lui faire rendre les objets. Elle détestait donner des ordres secs aux animaux.
J’ai senti une pointe de colère monter. Il venait de fournir une explication parfaitement raisonnable, et c’était peut-être ce qui me dérangeait le plus : j’avais bâti une petite certitude autour de ce mot. J’étais persuadée de l’avoir inventé pour nous deux.
— Je l’ai choisi toute seule, ai-je protesté.
— Je vous crois. C’est un mot assez simple pour que deux personnes aient la même idée.
Son absence de triomphe m’a désarmée. Il a tiré son téléphone de sa poche, puis s’est arrêté.
— Je peux vous montrer une photo ? Je préfère vous demander avant.
Il m’a tendu l’écran sans se lever. On y voyait un chien fauve, plus mince que le mien, assis sur un carrelage bleu. Une femme aux cheveux courts lui présentait une trousse de cuir brun. Derrière eux, une fenêtre donnait sur un jardin encombré de pots de fleurs. Le chien portait une petite tache blanche au-dessus du poitrail. J’ai reconnu cette tache et surtout son oreille gauche, dont la pointe se repliait vers l’intérieur.
J’ai agrandi la photo. Gaston a essayé de grimper sur mes genoux pour voir à son tour.
— Quand a-t-elle été prise ?
— Il y a presque trois ans. À Bruz. La femme, c’est Élise. Ma sœur.
Il m’a dit s’appeler Gabriel Leclerc, avoir quarante-deux ans et travailler dans un atelier de menuiserie à Rennes. Sa carte d’identité et sa carte professionnelle étaient là, mais il ne les a pas sorties avant que je le demande. J’ai apprécié ce détail malgré moi.
— Où est votre sœur ?
Il a regardé à travers la vitre. La pluie avait épaissi, brouillant les visages des passants.
— Je ne sais pas.
Il m’a raconté seulement ce qu’il pouvait affirmer. Deux ans plus tôt, Élise avait quitté son domicile précipitamment. Gabriel n’avait plus reçu de nouvelles directes d’elle. Il avait fini par apprendre qu’elle était majeure, libre de ne pas répondre, et qu’on ne pouvait pas lui communiquer une adresse simplement parce qu’il était son frère. Peu après son départ, il avait aussi perdu toute trace de Gaston. Un homme lui avait assuré que le chien était mort.
Je n’ai pas demandé le nom de cet homme. Pas encore. J’avais suffisamment de questions en tête pour vouloir ralentir.
— Et aujourd’hui, vous êtes ici par hasard ?
— J’attendais un collègue qui a annulé. Je me suis arrêté pour me mettre au sec. J’ai reconnu Gaston quand il s’est approché. Je ne l’aurais peut-être pas remarqué de dos, dans la rue.
Le chien a posé son menton sur la chaussure de Gabriel. Un geste sans inquiétude, familier. Gabriel a finalement avancé la main. Il a attendu que Gaston vienne la sentir avant de le caresser.
— Je l’ai souvent gardé pour Élise. Elle travaillait dans une boutique de céramique. Quand elle fermait tard, je passais le chercher. Il avait appris à m’apporter sa petite trousse, comme sur la photo. Il se prenait pour un employé.
Pour la première fois, il a souri. Puis ce sourire s’est refermé.
La serveuse est venue débarrasser sa tasse presque pleine. Elle nous a demandé si tout allait bien. J’ai répondu oui d’une voix trop rapide. Gabriel lui a payé son café. Il n’a pas tenté de prendre Gaston ni de me convaincre de le suivre quelque part.
— Je l’ai adopté dans une association il y a dix-neuf mois, ai-je expliqué. J’ai les papiers, son carnet de santé, le changement de détenteur de sa puce. Je n’ai rien fait d’illégal.
— Je ne vous accuse de rien.
— Pourtant, vous avez l’air de penser qu’il devrait être avec vous.
Il a pris le temps de réfléchir.
— J’aimerais savoir ce qui lui est arrivé. Ce n’est pas la même chose.
J’ai serré la laisse. Ma première pensée n’était ni noble ni généreuse : j’avais peur qu’on me reprenne Gaston. Il dormait dans ma chambre quand l’orage grondait. Il connaissait l’heure à laquelle je terminais mes traductions. Pendant une période où je ne sortais presque plus, c’était lui qui m’avait obligée à franchir la porte chaque matin.
Gabriel a posé son téléphone sur la table, écran vers moi. Il avait ouvert une autre image : une feuille de papier photographiée de travers, avec une date, la signature d’Élise et le nom de Gaston. Je n’avais pas le temps d’en lire les lignes.
— Vous pouvez la regarder plus tard, a-t-il proposé. Et vous pouvez vérifier qui je suis avant d’accepter de me revoir.
Il a écrit son numéro sur le dos d’un reçu. J’ai fait la même chose, en ajoutant une seule condition : aucune photo de moi, de Gaston ou de mon adresse sur les réseaux sociaux.
— Je ne publierai rien, a-t-il répondu.
Nous nous sommes séparés sous l’auvent du café. Gaston a tenté de suivre Gabriel jusqu’au coin de la rue. Il n’a pas tiré fort, juste assez pour m’obliger à m’arrêter. Gabriel s’est retourné et s’est accroupi une dernière fois.
— À bientôt, mon vieux.
Dans le bus du retour, j’ai consulté le carnet de santé que je gardais en photo sur mon téléphone. À la page des premières vaccinations figurait un nom d’établissement vétérinaire à Bruz. Les dates précédaient de deux ans mon adoption. Rien de suspect, en soi, mais j’avais toujours considéré ces pages comme une histoire close.
Chez moi, j’ai posé le reçu de Gabriel sur la table de cuisine, loin des pattes de Gaston. Puis j’ai appelé l’association qui m’avait confié le chien. J’ai demandé à parler de son dossier d’arrivée, pas de mon droit à le garder. La bénévole m’a promis que la responsable me rappellerait le lendemain.
Avant de raccrocher, elle a cherché rapidement son numéro d’identification dans leur registre.
— C’est curieux, a-t-elle dit. Je vois bien son entrée chez nous, mais la personne qui a signé sa remise ne porte pas le même nom que la propriétaire mentionnée sur ses anciens papiers.
J’ai regardé Gaston, assoupi sur le tapis de l’entrée. Le hasard du café avait peut-être retrouvé un passé que personne n’avait eu intérêt à relire.













