La première fois que j’ai entendu la voix d’Élise, c’était dans un message audio transmis avec son accord par la juriste. Elle ne disait ni son nom de famille ni sa ville. Seulement : « Bonjour Camille. Merci de vous occuper de Gaston. Je ne sais pas encore si je suis capable de le revoir. » Sa voix était posée, presque précautionneuse. À la fin, un souffle hésitant précédait un dernier mot : « Merci. »
J’ai écouté le message une fois, puis je l’ai rangé. Je ne voulais pas que le retour de cette femme dans la vie de son chien commence par une intrusion dans la sienne. Gabriel n’avait reçu que l’information qu’elle était en sécurité. La juriste lui avait demandé explicitement de ne pas chercher à la joindre par les anciens numéros ou par ses connaissances. Il avait accepté, et je l’avais vu refermer son carnet d’adresses sans discussion.
Une semaine plus tard, Élise a proposé une rencontre. Elle avait choisi une petite salle mise à disposition par une association, dans un quartier de Rennes que je connaissais mal. Deux professionnelles seraient présentes au début. Je pouvais venir avec Gaston, mais Gabriel ne serait pas invité. C’était la condition posée par Élise. J’ai répondu que cela me convenait.
Le jour venu, j’ai eu plus peur que je ne l’aurais admis. J’avais imaginé qu’Élise voudrait reprendre son chien, qu’elle me considérerait comme une voleuse involontaire, qu’elle lui ferait choisir entre elle et moi. J’ai emporté le carnet de santé, les photographies de ses vaccinations, sa couverture préférée et une petite bouteille d’eau. Autant de choses inutiles à une rencontre de vingt minutes, mais que mes mains avaient besoin de porter.
Élise m’attendait près d’une fenêtre. Elle était plus petite que sur les photos et ses cheveux avaient repoussé au niveau de la nuque. Elle portait un pull vert foncé et tenait les deux mains autour d’une tasse vide. Lorsque nous sommes entrés, elle s’est levée puis s’est arrêtée, comme si le mouvement lui était devenu trop grand.
Gaston, lui, n’a pas hésité. Il a reniflé l’air, agité tout son corps et traversé la salle en tirant sur la laisse. Je l’ai laissée glisser de ma main. Il s’est arrêté devant Élise, a remué la queue et lui a donné un petit coup de tête sous le poignet.
— Bonjour, monsieur Gaston, a-t-elle murmuré.
Elle s’est accroupie. Le chien lui a léché les doigts, puis il s’est retourné pour vérifier que j’étais toujours là. Cette seconde-là m’a fait un bien immense. Il n’avait pas effacé son passé. Il ne me quittait pas non plus.
Nous nous sommes assises après qu’une professionnelle nous a demandé si nous souhaitions rester seules quelques minutes. Élise a répondu oui. Je lui ai d’abord raconté une chose ridicule : la passion de Gaston pour les sacs en papier des boulangeries. Elle a souri et m’a confié qu’il avait un jour volé un croissant entier à Gabriel. Nous avons parlé ainsi d’un chien pendant dix minutes avant de parler de nous.
Puis elle m’a raconté pourquoi elle était partie. Vincent avait progressivement surveillé ses déplacements, ses dépenses, ses conversations. Lorsqu’elle avait tenté de rompre, il avait menacé de rendre la vie impossible à son frère et de faire disparaître Gaston. Elle avait finalement demandé de l’aide à une association. Son départ avait été préparé rapidement, avec peu d’affaires, et sans le chien. On lui avait expliqué qu’organiser en même temps la protection d’un animal prenait des démarches supplémentaires. Elle avait prévu de le récupérer dès qu’elle disposerait d’une solution sûre.
— J’ai appelé partout, a-t-elle dit. Mais je ne pouvais pas donner l’endroit où je dormais. Vincent connaissait trop de monde autour de notre ancien logement. Quand j’ai appris qu’il avait remis Gaston à une association, j’ai cru pouvoir le retrouver. Puis j’ai eu peur qu’il se serve de lui pour me retrouver, moi.
Elle a marqué une pause pour boire une gorgée d’eau.
— J’ai appelé l’association une fois, avec un téléphone prêté. Je n’ai pas osé rappeler. Après, j’ai changé de logement. J’ai continué à demander des nouvelles par des intermédiaires, sans résultat certain.
Je lui ai expliqué la rencontre avec Gabriel et le mot « merci ». Elle a fermé les yeux, presque amusée.
— C’est moi qui l’avais choisi. Je trouvais que ça lui allait mieux qu’un ordre de caserne.
— C’est drôle, ai-je dit. J’ai pensé exactement la même chose.
Nous avons ri doucement. Ce rire ne réparait rien, mais il nous permettait de respirer au milieu d’une histoire difficile.
Elle m’a également expliqué qu’elle avait longtemps hésité à prévenir Gabriel qu’elle était vivante et à l’abri. Parfois, elle commençait un message, puis effaçait son texte. Elle savait qu’il souffrait de ce silence. Mais elle ne se sentait pas prête à lui confier une nouvelle adresse, et redoutait qu’une simple conversation se transforme en série de questions auxquelles elle n’aurait pas l’énergie de répondre. Je ne lui ai pas suggéré de surmonter cette hésitation. Après tout, elle venait déjà de faire un choix considérable en venant rencontrer une inconnue pour retrouver son chien.
Elle ne m’a pas demandé de lui rendre Gaston. Elle a demandé si elle pourrait continuer à le voir, si je le voulais, et seulement dans un cadre qui ne dévoilerait pas son lieu de vie. Elle m’a dit avoir reçu un accompagnement juridique pour les violences subies. Elle envisageait désormais de compléter son dossier avec la question de la cession du chien. Elle ne voulait plus que Vincent écrive seul la version officielle de son départ.
Avant de nous quitter, elle a demandé :
— Gabriel vous a-t-il parlé de la dernière fois où nous nous sommes vus ?
J’ai répondu ce qu’il m’avait dit, le poignet marqué, la dispute, sa demande qu’il parte.
— Ce n’est pas toute l’histoire, a-t-elle répondu. Il ne m’a pas frappée et je ne lui en veux pas d’avoir eu peur. Mais après cette dispute, il a fait quelque chose qui m’a mise en danger. S’il veut me revoir, il faudra qu’il soit capable de l’entendre.
Gaston s’est couché entre nos deux chaises. J’ai compris que cette rencontre ne serait pas le dernier chapitre du passé, mais qu’Élise venait de décider, pour la première fois depuis longtemps, qui avait le droit d’en ouvrir un morceau.













