Deux jours ont passé avant que Gabriel ne m’avoue avoir appelé Vincent. Il m’a téléphoné à l’heure où je préparais le dîner, au moment où Gaston s’asseyait déjà devant sa gamelle vide en espérant que mon impatience lui vaudrait une seconde portion.
— Je lui ai demandé pourquoi il avait menti à propos du chien, a dit Gabriel sans préambule.
J’ai fermé le robinet. L’eau coulait encore dans l’évier lorsque j’ai compris.
— Vous l’avez prévenu qu’on cherchait ?
— Je ne lui ai pas donné votre adresse. Je n’ai même pas dit votre nom. Il m’a raccroché au nez.
— Ce n’est pas ce que je vous ai demandé.
Il s’est excusé, mais j’étais trop en colère pour le rassurer. Nous ne savions pas si Élise se cachait, ni de qui. Gabriel venait d’avertir la seule personne que nous avions des raisons de craindre. J’ai raccroché en lui demandant de ne plus prendre d’initiative sans m’en parler lorsqu’elle risquait de me concerner.
Le lendemain matin, j’ai trouvé un message sous une publication ancienne de mon compte consacré à mes travaux de traduction. Sur la photo, Gaston était couché dans un rayon de soleil. Le commentaire venait d’un profil presque vide : « C’est mon chien. Contactez-moi avant que ça se complique. » Il n’y avait ni menace explicite ni nom, mais j’ai aussitôt pensé à Vincent.
J’ai fait une capture d’écran et enregistré l’adresse du profil. Je n’ai pas répondu. J’ai rendu mon compte privé, vérifié les informations visibles sur mon activité professionnelle et appelé Sonia pour lui dire que quelqu’un revendiquait Gaston. Elle m’a conseillé de conserver les échanges et de faire constater les faits si la pression continuait. Une juriste d’une permanence d’accès au droit m’a rappelé l’après-midi.
Elle ne m’a pas promis une solution rapide. Elle m’a expliqué qu’il fallait distinguer l’enregistrement actuel de la puce, mon contrat d’adoption et l’éventuelle contestation de la cession précédente. Je conservais Gaston avec moi ; rien, dans ce qu’elle savait, ne justifiait que je le remette à un inconnu venu le réclamer par message. Pour le reste, il fallait des pièces et, si nécessaire, une démarche officielle.
Je me suis sentie un peu mieux. Pas parce que la situation était réglée, mais parce qu’il existait autre chose que la peur et les suppositions. J’ai classé nos documents dans trois dossiers : « Gaston », « Association » et « Messages ». J’ai aussi écrit une chronologie précise des événements depuis le café.
Dans l’après-midi, j’ai demandé à ma voisine Inès si elle pouvait garder Gaston une heure le lendemain, le temps de récupérer quelques documents chez le vétérinaire. Je ne lui ai pas raconté toute l’affaire. Je lui ai simplement dit que des inconnus s’intéressaient peut-être à mon chien et que je préférais ne pas le laisser seul lorsqu’un livreur ou un technicien devait entrer dans l’immeuble. Elle n’a ni ri ni dramatisé. Elle a proposé de venir travailler à ma table de cuisine avec son ordinateur. Cette aide très concrète m’a fait mesurer à quel point j’avais commencé à me comporter comme si je devais régler l’affaire sans témoin et sans soutien. J’ai préparé un double des coordonnées du vétérinaire et rassemblé ses médicaments habituels. Gaston, indifférent à notre organisation, avait entrepris de défaire les lacets d’Inès.
À dix-huit heures, j’ai reçu un message de Gabriel. Il m’attendait près de la fleuriste de la rue, où il voulait me laisser un carton de photographies. Nous avions échangé le nom de cette boutique pour un éventuel dépôt de documents. J’avais oublié ce détail, tant les dernières heures m’avaient rendue méfiante. Pendant un instant, j’ai eu peur qu’il ait trouvé mon immeuble, mais je ne lui avais pas communiqué mon adresse.
Je lui ai demandé de ne pas déposer le carton à la boutique. Puis je suis descendue le rejoindre dans la rue, sans Gaston.
— Vous devez comprendre quelque chose, Gabriel. Votre sœur a peut-être disparu parce que quelqu’un ne respectait jamais ses décisions. Si vous voulez vraiment l’aider, commencez par respecter les limites que je vous donne.
Il ne s’est pas défendu. Il a remis le carton dans son coffre et m’a dit qu’il n’appellerait plus Vincent. Cette fois, j’ai voulu le croire sans lui accorder un pardon immédiat.
À l’intérieur du carton se trouvaient des photographies d’Élise, des carnets de recettes et une petite pochette de cuir brun. Gabriel me l’a montrée, mais ne l’a pas ouverte. C’était la trousse de la photo, usée au niveau du fermoir. Élise y glissait ses reçus de boutique et ses clés. Gaston la lui rapportait à la fin de certaines journées, sur un ordre qu’elle avait inventé pour s’amuser avec Gabriel.
— Quand j’arrivais, il venait me porter cette trousse, a-t-il expliqué. Je la rendais à Élise. Ensuite elle disait « merci » et il lâchait. Avec votre portefeuille, il a peut-être reconnu le même geste.
Je n’ai pas cherché à transformer cette explication en certitude scientifique. Le chien avait pu reconnaître Gabriel, ou la forme de l’objet, ou les deux. Pourtant, voir la pochette m’a fait comprendre une chose : le comportement qui m’avait terrorisée était peut-être simplement le souvenir d’une habitude heureuse.
Gabriel a hésité puis a ajouté :
— Elle ne répondait plus à mes appels bien avant de disparaître. Je pensais que Vincent l’empêchait de me parler. Je n’ai pas envisagé qu’elle pouvait aussi ne plus vouloir me parler, à moi.
Cette phrase me paraissait nouvelle dans sa bouche. Elle ne l’excusait de rien, mais elle indiquait qu’il commençait à chercher autre chose qu’un responsable à punir.
En remontant, j’ai trouvé une enveloppe blanche dans ma boîte aux lettres. Elle portait mon nom, sans expéditeur. À l’intérieur, une simple photocopie montrait un formulaire de cession d’animal. La signature ressemblait à celle que Sonia m’avait montrée. Au verso, quelqu’un avait tracé au stylo bleu : « Elle l’a donné de son plein gré. Ne remuez pas cette histoire. »
Je ne savais pas qui avait laissé cette feuille, ni comment cette personne avait trouvé mon immeuble. Mais quelqu’un voulait désormais contrôler la manière dont je comprendrais le passé de Gaston.













