Le jour du concert, je pris le train pour Lille avec une seule valise et une chemise cartonnée posée sur mes genoux. J’avais fait préparer une copie de travail du manuscrit. Les pages originales étaient désormais conservées dans des pochettes adaptées, avec les lettres et les contrats, après inventaire et numérisation. Je n’emportais que la musique. Je pensais au jour où mon père avait tenté de m’arracher cette partition des mains.
Noémie m’attendait à la sortie de la gare. Sur le chemin, elle me raconta ses difficultés à trouver un logement et les dernières nouvelles du conservatoire. Elle ne mentionna ma mère qu’au moment où nous arrivâmes devant l’entrée des artistes.
« Tu sais ce que tu vas dire ? » demanda-t-elle.
« Oui. Mais je préfère ne pas le réciter. »
Elle posa brièvement sa main sur mon épaule.
« Alors dis-le comme tu viens de le faire. »
Dans la petite salle, le piano était déjà accordé. Il ne s’agissait pas de celui de mon audition, mais le vernis noir réfléchissait la même lumière et le même alignement de chaises. Un programme imprimé attendait sur chaque siège. J’en pris un. Sous mon nom figuraient deux titres, séparés par une ligne : Variations pour une maison vide, manuscrit inachevé de Marianne Delmas ; puis Ce qui reste, composition d’Anaïs Morel. Un paragraphe indiquait sobrement que certaines idées mélodiques du premier morceau avaient autrefois été utilisées dans un arrangement d’Étienne Lemaire, dont les notices avaient récemment été rectifiées.
C’était la première fois que je voyais nos deux noms ensemble sans qu’aucun d’eux ait été écrit pour cacher l’autre. Je repliai le programme et le glissai dans mon sac.
Camille arriva avant le public. Elle m’apporta une photographie de son père prise lors d’un atelier en 2002. À côté d’Étienne, debout devant un tableau couvert de portées, se trouvait Marianne. Ici, elle riait franchement, une main posée sur le piano. J’eus un mouvement de recul en voyant cette joie que personne ne m’avait racontée.
« Je pensais que vous aimeriez en avoir une copie », dit Camille.
Je la remerciai. Nous restâmes un moment devant la photographie. Étienne et Marianne y semblaient simplement deux musiciens au travail. L’image ne changeait rien aux documents de 2004. Camille me souhaita bon courage et partit s’asseoir. Nous savions désormais nous parler sans défendre un mensonge.
Quelques minutes avant l’ouverture, mon père frappa doucement à la porte de la loge. Je lui permis d’entrer. Il avait mis sa veste des grandes occasions, trop chaude pour la saison. Il aperçut le programme posé sur la table et lut le nom de Marianne. Son visage se crispa. Puis il me regarda.
« Elle aurait été fière de toi », dit-il.
Je savais qu’il cherchait une phrase juste. Pourtant je ne voulais pas qu’il me transmette encore les pensées de ma mère comme s’il en détenait le seul accès.
« Tu ne peux pas le savoir », répondis-je sans colère.
« Mais j’espère qu’elle aurait aimé entendre ce qu’on a fait de sa musique. »
Il hocha lentement la tête. « Tu as raison. »
Nous parlâmes de mon installation prochaine à Lille, de mes cours et de mon futur emploi du temps. Il me proposa de m’aider à transporter mon piano numérique. J’acceptai, à condition de choisir moi-même le jour. Il ne discuta pas. Avant de partir, il posa un petit objet sur la table : une vieille photographie de Marianne devant notre piano familial, avec moi, enfant, installée à côté d’elle. Il m’expliqua l’avoir retrouvée en triant le dernier carton de Suzanne.
« Je peux la garder ? » demandai-je.
« Elle est à toi. »
Il sortit sans chercher à me prendre dans ses bras. Je n’avais pas cessé de l’aimer. Je n’étais simplement plus disposée à appeler amour l’effacement de mes questions. Je regardai longtemps la photographie, puis la déposai auprès du programme. Dans quelques minutes, je serais sur scène. Il n’y avait rien d’autre à arranger avant cela.
Quand les lumières baissèrent, je reconnus Hélène au troisième rang, Salomé à côté d’elle, Camille un peu plus loin et mon père près de l’allée. Noémie me fit un signe depuis le fond de la salle. Une quarantaine de personnes étaient venues, pas assez pour faire la une d’un journal, suffisamment pour que le nom de Marianne ne reste plus enfermé dans un carton.
Je pris la parole brièvement. J’expliquai que le manuscrit était resté inachevé et que j’en jouerais les pages conservées sans lui inventer une conclusion. Je remerciai les personnes qui avaient permis de retrouver l’histoire des deux œuvres. Je n’énumérai ni les fautes ni les regrets. Ceux qui voulaient connaître les documents pouvaient consulter la notice des archives. Ce soir-là, il s’agissait d’écouter.
Je posai les mains sur le clavier. La première phrase me revint avec sa fragilité particulière, cette façon de s’ouvrir sur une note presque hésitante avant de trouver son mouvement. Je jouai les pages écrites par Marianne, avec leurs reprises, leurs petites dissonances et leurs silences. J’eus peur de manquer une transition au milieu du deuxième feuillet. Mon corps se souvint de la répétition. Je ralentis légèrement, retrouvai l’appui nécessaire et continuai. À la dernière mesure conservée, je laissai résonner la note, puis je retirai les mains.
Personne n’applaudit immédiatement. Le silence n’était pas embarrassé. Il appartenait encore à la pièce. Je respirai une fois avant d’ouvrir ma propre partition. Ce qui reste était une musique plus simple, composée dans mon studio aux murs fins, certains soirs où j’essayais de comprendre comment on peut aimer quelqu’un sans lui céder sa place. Je n’y avais pas repris le thème de Marianne. J’avais seulement gardé le courage de laisser une phrase incomplète avant de commencer la suivante.
Lorsque j’eus terminé, les applaudissements arrivèrent. Je me levai. J’aperçus mon père, les yeux humides, mais il resta à sa place. Hélène applaudit elle aussi, sans venir vers moi. Je saluai la salle, puis Noémie me rejoignit dans les coulisses et me serra si fort que je me mis à rire au milieu de mes larmes.
Plus tard, je sortis seule quelques minutes sur les marches de l’établissement. Le soir était doux. Des étudiants passaient avec leurs étuis d’instruments, un bus freinait au coin de la rue et quelqu’un cherchait ses clés au fond d’un sac. Je pensai à la petite fille qui posait des questions sur sa mère et à qui l’on répondait toujours qu’il valait mieux ne pas remuer le passé. Je pensai aussi à ceux qui avaient eu peur, puis s’étaient habitués à faire de cette peur une règle pour les autres. Rien de cela ne pouvait être effacé par un concert. Mais je pouvais décider de ne pas le transmettre à mon tour.
Je repris mon programme, plié dans la poche de mon manteau. Deux noms y étaient imprimés, chacun à sa juste place. Puis je rentrai retrouver les autres, sans avoir besoin que quelqu’un m’autorise à pousser la porte.
FIN.













