Hélène choisit de me recevoir dans un café près de la gare plutôt qu’à la bibliothèque. Elle arriva en avance, posa son manteau sur le dossier de sa chaise et commanda un thé qu’elle ne toucha presque pas. Devant elle, une enveloppe blanche portait l’adresse de notre ancienne maison à Roubaix. L’écriture était récente par rapport aux documents de 2003, mais le timbre n’avait jamais été collé.
« J’ai écrit cette lettre en 2005 », dit-elle.
« Je l’ai gardée parce que je n’avais pas le courage de l’envoyer. »
Je la lus sur place. Hélène y reconnaissait avoir rédigé, à la demande de l’organisateur d’un concert, une notice qui présentait Après la pluie comme une création entièrement originale d’Étienne Lemaire. Elle savait pourtant que le thème venait de l’atelier de Marianne. La notice avait ensuite été reprise dans d’autres programmes et sur le site de l’éditeur. Ce n’était pas elle qui avait négocié la convention, mais elle avait contribué à fabriquer la version publique de l’histoire.
« Pourquoi l’avoir fait ? » demandai-je.
Elle regarda les trains traverser la vitre du café, au-delà de la rue.
« Étienne recommandait mes étudiants. Il m’avait aidée à obtenir des heures d’enseignement. Quand on m’a demandé un texte court, il m’a paru plus facile d’écrire ce qu’on attendait de moi. Je me suis dit que Marianne avait signé, que tout avait été réglé. Et quand elle m’a demandé de rectifier, j’ai répondu qu’il était trop tard. »
Je reposai la lettre. Elle ne cherchait pas à se déclarer innocente. Pourtant je sentis monter une colère nouvelle, plus froide que celle que j’avais éprouvée devant mon père. Hélène avait connu les partitions de ma mère, son travail patient, son hésitation devant les salles pleines. Elle savait à quoi ressemblait cette voix avant qu’elle soit recouverte par une autre.
« Vous avez pensé à elle depuis ? »
« Oui. Souvent. Mais penser à quelqu’un n’est pas réparer ce qu’on lui a fait. »
Je lui demandai si elle accepterait de rédiger aujourd’hui un témoignage daté, limité à ce qu’elle avait personnellement vu et fait. Elle répondit oui sans marchander. Elle contacterait aussi l’association qui conservait les anciens programmes pour demander que l’origine du thème soit signalée dans sa notice numérique. Quand je lui parlai de mon audition, elle précisa avoir demandé que sa propre évaluation ne soit pas prise en compte, compte tenu de son lien avec ma mère. Les deux autres membres du jury suffisaient pour établir le résultat, selon la procédure de l’établissement.
« Je ne veux pas que votre histoire m’offre une place que je n’aurais pas méritée », lui dis-je.
« Je le comprends. »
En quittant le café, je n’éprouvai ni le désir de lui pardonner ni celui de la punir. J’étais simplement soulagée qu’une adulte cesse enfin de me demander de porter seule le poids de son silence. Elle m’avait remis la copie de la lettre et s’était engagée à expliquer les faits en son nom. Je pouvais désormais lui demander des comptes sans devenir son juge.
À Tourcoing, Noémie m’attendait au conservatoire. Nous avions réservé une salle pour répéter mon programme, mais je lui racontai d’abord cette rencontre. Elle m’écouta avec l’attention de ceux qui savent que la musique ne suffit pas toujours à remplacer une phrase claire. Puis elle ouvrit le piano, posa un métronome sur le couvercle et me demanda de reprendre le passage que j’avais raté à Lille.
« Tu crois vraiment qu’on peut jouer après tout ça ? » demandai-je.
« On n’est pas obligées de jouer pour oublier. On peut jouer quand même. »
Nous travaillâmes deux heures. À la fin, j’avais les bras lourds et la tête plus calme. Le directeur du département passa nous rappeler la date du concert des élèves. Je déclinai l’idée d’y inclure le manuscrit de Marianne tant que son statut n’était pas éclairci. C’était frustrant. C’était aussi la première fois que je renonçais à une occasion de me mettre en avant pour respecter ce que je tentais de défendre.
Le soir, mon père demanda à me voir. Je l’invitai dans un petit parc près de mon appartement, pas chez moi. Il arriva avec une chemise en papier, sans fleurs ni discours préparé. Il y avait rassemblé les courriers de banque concernant son ancienne imprimerie et les lettres qu’il avait échangées avec Marianne au sujet de l’accord. Je lui dis que je n’avais pas besoin de lire ses relevés personnels. Il insista pour que je sache à quel point il avait impliqué ma mère dans une décision qui venait de ses erreurs.
« Je ne te demande pas de dire que je n’avais pas le choix », précisa-t-il.
« J’en avais un. Il était difficile, mais je l’avais. »
Je le regardai longtemps. Depuis l’enfance, je croyais qu’il ne savait jamais reconnaître une faute. Il venait de le faire sans réclamer immédiatement mon affection en échange. Je lui demandai s’il accepterait d’écrire la même chose pour le dossier, avec les dates et les documents qu’il pouvait confirmer. Il répondit qu’il le ferait. Puis il avoua que Suzanne lui avait plusieurs fois conseillé de me parler du travail de Marianne, surtout lorsque j’avais commencé à apprendre le piano.
« Elle disait que je finirais par faire de sa musique une chose honteuse, à force de la cacher. »
« Elle avait raison. »
Il hocha la tête. Nous marchâmes encore un peu. À l’entrée du parc, je lui annonçai que je ne viendrais plus chaque dimanche déjeuner chez lui par obligation. J’avais besoin que nos rencontres soient choisies, non imposées. Il baissa les yeux et répondit qu’il comprendrait si je prenais du temps. Ce n’était pas une réconciliation. C’était enfin une limite qu’il ne franchissait pas.
Le lendemain, je reçus les résultats de l’audition. J’étais admise à la session de perfectionnement pour laquelle j’avais candidaté. Le message indiquait que mon évaluation reposait exclusivement sur le programme officiel. Je le relus jusqu’à croire les mots. Pendant quelques minutes, je pleurai de joie sans penser au dossier Lemaire, au contrat ni aux documents cachés. J’avais travaillé pour cette place. Personne ne me l’avait donnée pour réparer le passé.
J’envoyai la nouvelle à Noémie, puis un court message à mon père. Il répondit :
« Bravo, Anaïs. Tu as fait ça toi-même. »
Je posai mon téléphone et retournai au piano. À la fin de l’après-midi, un courriel de Camille m’attendait. L’éditeur avait retrouvé un ancien échange au sujet des crédits. Elle souhaitait que nous le lisions ensemble avant de prendre position. Pour une fois, je n’ouvris pas immédiatement la pièce jointe. Je terminai d’abord ma répétition.













