Les jours suivants, j’appris qu’une vérité documentée pouvait être moins confortable qu’une accusation. J’avais un contrat, une lettre, un manuscrit daté par ses annotations et un programme antérieur à la publication. J’avais surtout un père qui reconnaissait avoir poussé ma mère à signer. Il aurait été tentant d’écrire immédiatement que sa musique avait été volée. Salomé me demanda de ne pas confondre ce que nous pouvions prouver et ce que nous supposions encore.
Elle reçut mes photographies, nota les dates et me proposa un rendez-vous de travail à Lille. Hélène s’y joignit, mais cette fois elle resta légèrement en retrait. Salomé avait placé côte à côte la première version des Variations pour une maison vide et la partition d’Après la pluie. Certains passages partageaient la même mélodie, presque note pour note. D’autres avaient été développés, transposés ou complètement remplacés. Elle me montra aussi la différence entre un brouillon original, une autorisation d’adaptation et une édition portant un nom unique : ces objets racontaient des étapes distinctes. Ils ne réglaient pas à eux seuls les droits ni les responsabilités.
« Est-ce qu’on peut dire que ma mère est l’auteure du thème ? » demandai-je.
« Les documents vont clairement dans ce sens, répondit Salomé. Ce qu’il nous manque, c’est la chaîne entre l’atelier de 2001 et l’édition de 2004. »
Cette chaîne se trouvait peut-être dans les papiers d’Étienne Lemaire. Son fonds avait été déposé par sa fille, Camille, après sa mort. Je rédigeai une lettre à Camille plutôt qu’une dénonciation sur les réseaux sociaux. Je lui présentai les deux œuvres, les dates et les documents. Je précisai que je voulais comprendre ce que son père avait réellement composé, et non effacer son travail à mon tour. J’effaçai puis réécrivis cette phrase plusieurs fois. Elle me semblait à la fois nécessaire et difficile à croire quand je la lisais.
Camille répondit trois jours plus tard. Elle proposait de venir à Lille avec un inventaire familial. Nous nous retrouvâmes dans une salle de réunion de la bibliothèque. Elle avait une quarantaine d’années, une veste sombre et la fatigue de ceux qu’on a déjà interrogés sur un parent célèbre. Elle regarda le nom de Marianne sur le programme de 2001 avant de me regarder.
« Je ne savais pas qu’il avait travaillé à partir d’une pièce aussi ancienne », dit-elle.
« Mon père racontait qu’il avait composé Après la pluie à une période difficile. »
« C’est peut-être vrai pour une partie de la pièce », répondis-je.
Elle sembla surprise que je ne commence pas par l’accuser de mentir. Alors elle ouvrit un grand classeur. Il contenait des relevés de droits, des lettres de l’éditeur et des photocopies de brouillons. Une fiche d’atelier de 2002 portait le nom de Marianne, suivi des mots :
« thème proposé pour développement ».
Dans une chemise de 2003, nous trouvâmes une liste de questions manuscrites d’Étienne à l’éditeur.
L’une d’elles était entourée :
« Comment créditer M. Delmas ? »
À côté, une autre main avait écrit :
« Voir contrat, présentation simplifiée. »
Nous relûmes plusieurs fois la même annotation. Elle n’excusait ni n’accusait complètement Étienne. Elle démontrait pourtant qu’à un moment précis, quelqu’un avait posé la bonne question. Et qu’une réponse avait été remise à plus tard jusqu’à disparaître de l’édition.
Camille retira ses lunettes.
« Il connaissait donc son nom. »
La façon dont elle le dit changea quelque chose entre nous. Nous n’étions plus les deux filles défendant chacune un parent. Nous étions deux femmes qui découvraient la décision laissée sans explication par la génération précédente. Je lui montrai la lettre de Marianne à Suzanne. Camille la lut lentement, sans commentaire. Lorsqu’elle me la rendit, ses doigts tremblaient un peu.
« Je ne peux pas décider aujourd’hui ce que l’éditeur va reconnaître », dit-elle.
« Les droits et le catalogue sont compliqués. Mais je peux autoriser l’examen des dossiers que j’ai déposés et demander qu’on vérifie les mentions de crédit. »
Nous convînmes d’une méthode. Salomé établirait une chronologie avec les versions, les contrats et les notes, en séparant nettement les faits des hypothèses. Camille contacterait le gestionnaire du catalogue pour demander la copie des échanges relatifs à l’édition de 2004. Je rassemblerais les originaux familiaux et chercherais s’il existait d’autres annotations de Marianne. Personne ne promettait un jugement rapide ni une réparation parfaite.
Avant de partir, Camille me demanda ce que je comptais faire de la partition. Je lui parlai de mon audition interrompue, du dernier mouvement incomplet et de mon envie de le jouer un jour. Elle me répondit qu’elle avait grandi en entendant son père répéter Après la pluie chaque hiver. Je compris que le morceau ne serait pas seulement un litige pour elle. Il avait été la bande sonore d’une enfance, comme les gestes de ma mère l’étaient pour moi.
Dans le train du retour, je reçus un courriel de l’établissement où j’avais passé l’audition. Les résultats seraient communiqués sous quinze jours. Le jury précisait que mon programme officiel avait été évalué normalement, sans tenir compte de la pièce facultative ni de l’interruption. Je relus la phrase plusieurs fois. J’avais tellement laissé l’histoire du manuscrit occuper ma tête que j’en oubliais presque pourquoi j’avais pris deux trains pour Lille.
Le soir, je retournai travailler dans mon studio. Le piano était désaccordé dans l’aigu, et ma voisine faisait couler de l’eau dans la pièce d’à côté. Je commençai par la sonate de l’audition. Puis je repris les Variations, sans chercher à terminer les mesures manquantes. Je m’arrêtai à l’endroit où l’écriture de Marianne devenait plus légère, où elle avait laissé une indication presque effacée :
« Ne pas forcer la résolution. »
J’avais longtemps cru qu’une histoire de famille se réglait en trouvant une personne à blâmer. Ce soir-là, avec les documents étalés sur le bureau, je compris qu’il faudrait faire quelque chose de plus difficile : laisser à chacun sa part exacte, même si cette vérité était moins simple à raconter. Le lendemain matin, Hélène m’appela. Elle m’annonça qu’elle avait retrouvé une lettre qu’elle n’avait jamais envoyée à Marianne. Elle souhaitait me la montrer, et cette fois, elle ne demanderait pas qu’on l’excuse avant de l’avoir lue.













