« Chez ma grand-mère », répondis-je.
« Dans un carton qu’on allait jeter. »
Hélène posa les yeux sur mon père. Il avait reculé jusqu’au bord de l’estrade, sans quitter le manuscrit des yeux. Je ne savais pas ce qui me troublait le plus : le fait qu’il soit venu m’empêcher de jouer ou celui qu’une inconnue semblait comprendre pourquoi.
« Gérard, dit-elle, vous auriez dû me prévenir. »
Il releva la tête. « Ce n’est pas à vous de vous en mêler. »
Les deux autres jurés échangèrent un regard. Hélène respira lentement avant de s’adresser à eux. Elle expliqua qu’elle avait peut-être un lien personnel avec l’auteur du document et qu’elle préférait ne pas participer à l’appréciation de cette pièce. L’un des hommes, monsieur Perrin, rappela que mon programme obligatoire était déjà terminé. L’ajout facultatif n’aurait aucune incidence sur les notes. Il parlait avec cette précision de musicien qui tente de rendre à une pièce son tempo après une fausse entrée.
« Puis-je au moins savoir de qui vous parlez ? » demandai-je.
Hélène s’approcha du pupitre, sans toucher au papier.
« Ces deux lettres pourraient être les initiales de Marianne Delmas. Elle écrivait le D avec une boucle très longue. »
Le nom ne me disait rien. Pourtant une image remonta, étonnamment nette : ma mère assise sur le carrelage de notre ancienne cuisine, en train de réparer un bouton sur ma robe de fête. Elle s’appelait Marianne. Marianne Morel. Mon père ne parlait presque jamais de sa vie avant leur mariage.
« Marianne, c’était le prénom de ma mère », murmurai-je.
Hélène ferma les yeux une seconde. Mon père fit un pas vers nous.
« Tu vois ce que ça provoque ? » lança-t-il.
« Ce que ça provoque ? »
Je sentis ma gorge se serrer.
« Qu’on prononce son nom ? »
Il se tut. Il avait toujours su répondre aux questions pratiques : quelle correspondance prendre, quel loyer éviter, quelle école était raisonnable. Face à une question sur ma mère, il n’offrait que des silences. J’avais sept ans lorsqu’elle était morte. J’avais gardé son odeur de savon, quelques images indistinctes, et la conviction, construite par mon père, qu’elle avait abandonné le piano bien avant ma naissance.
Hélène me demanda l’autorisation d’examiner la première page. Je la lui tendis. Elle remarqua une notation au crayon près de la dernière portée : trois petits traits verticaux, comme des marques de respiration. Elle se souvenait de ces signes. Marianne les utilisait quand elle travaillait une phrase à voix haute, sans instrument.
« Vous la connaissiez vraiment ? »
« Nous avons étudié ensemble à Lille. Et ensuite nous nous sommes perdues de vue. »
Elle hésita.
« Enfin, ce n’est pas tout à fait exact. Nous avons cessé de nous parler. »
Mon père eut un mouvement de colère.
« Laissez-la en dehors de cette histoire. »
Je pris la partition des mains d’Hélène.
« C’est un peu tard pour ça. »
La présidente retourna à sa table et consulta ses notes. Elle annonça que les deux autres membres pouvaient achever la séance sur la base de mon programme déclaré. J’eus envie de protester : après tout, j’avais choisi cette pièce pour elle-même, avant même de connaître son histoire. Mais je compris que la jouer à cet instant reviendrait à transformer l’audition en règlement de comptes. Je m’assis donc pour reprendre, à leur demande, les douze dernières mesures d’une sonate que j’avais présentée plus tôt.
Mes doigts tremblaient. Je jouai trop vite au début. Puis je retrouvai le souffle du morceau, les nuances travaillées des dizaines de fois dans mon studio, les heures passées à répéter quand les voisins frappaient contre le mur. Lorsque j’eus terminé, monsieur Perrin me remercia d’une voix douce. Pour la première fois depuis l’entrée de mon père, quelque chose m’appartenait de nouveau : ces quelques minutes de musique.
Dans le couloir, Gérard tenta de prendre mon sac. Je le gardai sur mon épaule.
« On rentre », dit-il.
« Je rentre demain. J’ai payé une chambre. »
« Tu vas rester ici pour l’écouter ? »
« Je vais rester parce que j’ai décidé de rester. »
Il regarda les portes fermées autour de nous.
« Anaïs, tu ne connais pas ce qui s’est passé. »
« Alors raconte-le-moi. »
Il se passa une main sur le front.
« Il y a eu des accords. Des gens qui se sont fait du mal. Ta mère voulait qu’on tourne la page. »
« Tu me l’as dit, ça ? »
« Pas avec ces mots. »
Il était si fatigué, soudain, que ma colère vacilla. Mais je pensais à toutes les fois où j’avais cherché des traces de ma mère dans les rares affaires qu’il avait conservées. Aux réponses vagues, aux photos rangées hors de portée. À sa voix sèche lorsque, adolescente, j’avais demandé pourquoi aucun enregistrement d’elle n’existait à la maison.
« Comment as-tu trouvé mon horaire exact ? » repris-je.
Il baissa les yeux.
« Ta messagerie était encore connectée sur l’ordinateur de la maison. J’ai vu la convocation et le titre que tu avais ajouté au brouillon de ton programme. »
Ce fut presque pire que le reste. J’avais quitté son domicile deux ans auparavant. Même à distance, il surveillait la porte par laquelle j’essayais de sortir. Je lui dis que j’allais changer mes accès et qu’il n’avait plus à ouvrir mes messages. Il répondit qu’il avait eu peur. Je lui dis que la peur n’était pas une permission.
Hélène sortit de la salle à ce moment-là. Elle ne nous interrompit pas immédiatement. Puis elle me tendit une carte professionnelle et me proposa de la retrouver le lendemain à dix heures, à la bibliothèque musicale où elle travaillait encore quelques heures par semaine. Elle y conservait des dossiers sur les anciens ateliers de composition. Elle précisa qu’elle n’avait pas toutes les réponses et qu’elle ne voulait pas parler à la place de Marianne.
Mon père secoua la tête. « Ne fais pas ça. »
« Tu peux venir si tu veux dire la vérité », répondis-je.
« Mais tu n’as plus le droit de choisir ce que je peux entendre. »
Il partit sans m’embrasser. Je restai seule dans le couloir avec ma partition roulée dans sa chemise cartonnée. Une feuille dépassait de quelques millimètres. En la remettant en place, je remarquai au verso de la dernière page une phrase très pâle, tracée au crayon, que je n’avais pas vue pendant mes répétitions.
« Pour A., quand elle pourra choisir elle-même. »
Je relus trois fois ces mots. Ma mère était morte depuis dix-sept ans. Pourtant, pour la première fois, j’avais l’impression qu’elle ne m’avait pas seulement laissé un souvenir. Elle avait essayé de me parler.













