Mon père m’attendait devant l’immeuble de ma grand-mère, sous l’auvent d’une boulangerie fermée. Sa voiture était garée de l’autre côté de la rue. Il n’avait pas l’air triomphant d’avoir récupéré les cartons. Il avait seulement l’air d’un homme qui avait passé deux jours à courir après quelque chose qu’il ne pouvait plus rattraper.
« Ils sont dans le coffre », dit-il quand je m’approchai.
« Je sais. Tu me l’as dit. »
Je lui demandai d’ouvrir la voiture. Il obéit. Trois cartons s’y trouvaient, étiquetés de l’écriture ronde de Suzanne : « Cuisine », « Photographies », « Papiers à garder ».
Sur ce dernier, un morceau de ruban adhésif avait été décollé puis recollé à la hâte. Je soulevai le couvercle. Les dossiers étaient encore classés par années, sauf une chemise bleue déposée au-dessus des autres.
« Tu as fouillé ? »
« Oui. »
Cette réponse directe me surprit davantage qu’un mensonge. Il ajouta qu’il avait cherché la partition et qu’il savait désormais que je l’avais emportée. Je lui rappelai qu’elle se trouvait parmi les affaires que sa propre mère m’avait demandé de trier avant son décès. Suzanne m’avait confié les clés, pas parce qu’elle voulait me laisser un appartement à vider, mais parce qu’elle savait que j’étais la seule à prendre le temps d’ouvrir ses carnets de recettes et de lire les noms au dos des photographies.
« Elle me l’avait promis », murmura mon père.
« Quoi ? De ne jamais parler de maman ? »
Il s’assit sur le bord du coffre. La circulation continuait derrière nous, indifférente à ce qui se jouait entre les cartons.
« De nous laisser régler ça entre nous. »
« Tu n’as rien réglé. Tu as attendu que tout le monde se taise. »
Je pris la chemise bleue et montai avec elle dans l’appartement. Mon père me suivit sans discuter. Il restait quelques meubles, une pendule arrêtée dans le salon, l’odeur du bois ciré qui avait toujours été celle des dimanches chez Suzanne. Sur la table de la salle à manger, je disposai les documents. Je ne voulais pas qu’il m’en fasse le résumé. Je voulais lire les mots exacts.
Le premier feuillet était une convention de 2003 entre Marianne Delmas-Morel et une société d’édition qui représentait Étienne Lemaire. Le texte autorisait l’adaptation et l’exploitation commerciale d’un thème issu des Variations pour une maison vide, moyennant une somme forfaitaire. Il ne précisait pas noir sur blanc que Marianne renonçait à être nommée. Une annexe évoquait même une « mention de l’origine du matériau musical à définir entre les parties ». La page où cette mention aurait dû apparaître ne se trouvait pas dans le dossier.
Le deuxième document était un reçu bancaire correspondant au versement de dix-huit mille euros, effectué quelques semaines plus tard. Au dos, Suzanne avait écrit : « Dette atelier Gérard ». Mon père détourna les yeux. Je connaissais l’histoire de sa petite imprimerie, fermée avant mes souvenirs. Il racontait depuis toujours qu’elle n’avait pas supporté la concurrence des grandes chaînes. Jamais il n’avait parlé d’une dette qui menaçait notre logement.
« C’était pour sauver l’entreprise ? »
« Elle était déjà condamnée », répondit-il.
« C’était pour éviter que la banque emporte le reste. J’avais engagé nos économies et signé une caution personnelle. »
Je sentis quelque chose se défaire en moi. Pendant des années, il m’avait décrit ma mère comme une femme discrète, heureuse de l’avoir suivi et de se consacrer à sa famille. Elle avait donc vendu le droit d’utiliser une partie de sa musique pendant qu’il tentait de réparer un échec dont il ne m’avait jamais parlé.
« C’est toi qui lui as demandé de signer ? »
Il serra ses doigts jusqu’à blanchir les jointures.
« Oui. Je lui ai dit qu’on n’avait pas d’autre solution. Je le croyais. »
Il ne chercha pas à se donner le beau rôle. Il m’expliqua qu’Étienne avait entendu la pièce à l’atelier et souhaitait en reprendre un thème pour une publication. Au début, Marianne avait proposé une collaboration signée. Quand l’éditeur avait parlé d’un forfait, Gérard avait insisté pour accepter. Ils avaient un enfant d’un an, des échéances en retard et des avis de saisie qui arrivaient chaque semaine. Rien de tout cela ne rendait le choix juste. Mais pour la première fois, je voyais dans quelle pièce étroite il avait été fait.
Au fond de la chemise, une feuille de cahier avait été pliée en quatre. Je reconnus immédiatement l’écriture du manuscrit : des lettres inclinées vers la droite, avec des boucles irrégulières. C’était une note de Marianne adressée à Suzanne, datée de 2006. Je la lus à voix haute, puis je dus m’arrêter au milieu pour reprendre mon souffle.
« J’ai accepté qu’on utilise le thème parce que j’avais peur de ce qui allait nous arriver. Je n’ai jamais accepté de disparaître de cette musique. »
Plus bas, ma mère expliquait avoir demandé plusieurs fois que son nom figure sur l’édition. On lui répondait que les crédits avaient été arrêtés, que l’arrangement final appartenait à Étienne, qu’une réclamation ne ferait que prolonger une querelle nuisible à tous. Elle avait conservé la version originale et commencé à écrire une conclusion différente. Elle demandait à Suzanne de garder les pages jusqu’au jour où elle pourrait en parler à sa fille sans que la peur de Gérard décide de la conversation.
Mon père essuya ses yeux du revers de sa manche. Il dit que Marianne lui avait montré cette lettre. Qu’ils s’étaient disputés. Qu’il lui avait reproché de rouvrir une affaire qui pouvait leur coûter ce qu’ils avaient réussi à reconstruire. Puis elle était tombée malade, plusieurs années plus tard. Après sa mort, il avait rangé le piano, donné ses livres et choisi la version la moins douloureuse à raconter à une petite fille de sept ans.
« Tu m’as fait croire qu’elle avait cessé d’aimer la musique », dis-je.
« Je pensais que je t’épargnais sa déception. »
« Non. Tu t’épargnais de devoir m’expliquer ce que tu lui avais demandé. »
Il acquiesça, sans protester. Nous restâmes longtemps dans le salon silencieux. Je pris des copies des documents avec mon téléphone, devant lui, puis remis les originaux dans la chemise. Je lui annonçai que je les confierais à Salomé pour établir leur provenance, et qu’il ne pourrait plus les déplacer sans mon accord. Il accepta de me laisser le carton des papiers et garda les deux autres à ma demande, le temps de terminer le tri.
En descendant l’escalier, je pensai à l’inscription « Pour A. » au dos de la partition. Ma mère n’avait pas écrit « pour qu’elle me venge ». Elle avait écrit « quand elle pourra choisir elle-même ». Je ne savais pas encore ce que je choisirais. Mais j’avais enfin compris pourquoi mon père redoutait tant que je joue : le son de ce piano pouvait ramener une histoire qu’il avait passée sa vie à étouffer.













