Je passai la soirée à écouter des messages vocaux que je n’avais pas envie d’ouvrir. Mon père en avait laissé quatre. Dans le premier, il me demandait de rentrer. Dans le deuxième, il assurait qu’il voulait me protéger. Le troisième se résumait à un soupir. Dans le dernier, il disait simplement : « Je sais que tu as des questions. » Aucune réponse ne suivait.
J’appelai Noémie, une amie rencontrée au conservatoire de Tourcoing. Elle connaissait la date de mon audition, mon trac et la façon dont j’avais travaillé ce manuscrit sans lui trouver de titre. Je lui racontai tout depuis le couvercle rabattu jusqu’à l’inscription au dos de la partition. Elle ne proposa ni vengeance ni révélation spectaculaire.
« Prends des photos de chaque page », dit-elle.
« Et ne laisse plus personne repartir avec l’original. »
C’était un conseil si simple que je sentis immédiatement mon esprit se remettre à fonctionner. Dans ma chambre d’hôtel, je photographiai le recto, le verso, les marges et les ratures. Je sauvegardai les images dans un dossier neuf, changeai le mot de passe de ma messagerie et supprimai l’accès de l’ancien ordinateur familial. Puis je déposai le manuscrit dans la petite armoire de ma chambre, comme si cette précaution pouvait empêcher le passé de disparaître une seconde fois.
Le lendemain, la bibliothèque musicale était presque vide. Une pluie fine dessinait des traces irrégulières sur les vitres. Hélène m’attendait près d’une table de consultation, accompagnée de Salomé Perrin, responsable des archives musicales. Hélène m’expliqua qu’elles avaient choisi des documents disponibles au catalogue et que les dossiers personnels demanderaient d’autres autorisations. Cette prudence, après la scène de la veille, me rassura autant qu’elle m’impatienta.
Salomé déposa devant moi un programme de concert daté de juin 2001. Sous les noms des interprètes figuraient ceux des élèves compositeurs. Je repérai immédiatement celui de ma mère : « Marianne Delmas — Variations pour une maison vide, extrait ». Le titre semblait étrange pour une femme que j’avais connue dans une cuisine encombrée de cahiers d’école et de bols de céréales. Sur la photographie de groupe, elle se tenait au second rang, les cheveux retenus par une pince, un sourire légèrement de travers.
Je posai l’index près de son visage sans toucher la feuille. « C’est elle. »
Hélène acquiesça. Elle me raconta les répétitions dans une salle glaciale, Marianne qui apportait du café dans un thermos cabossé, son obstination à réécrire une seule mesure jusqu’à trouver la bonne respiration. Elle évoqua aussi leur amitié interrompue. Lorsque je demandai pourquoi, son regard glissa vers un autre dossier.
« Pour vous répondre, il faut parler du compositeur Étienne Lemaire. »
Je connaissais ce nom. Ses œuvres figuraient encore dans certains programmes de musique de chambre. Hélène plaça à côté du document de 2001 une brochure éditée en 2004. Au milieu, une courte pièce pour piano intitulée Après la pluie, attribuée à Étienne Lemaire. Salomé fit apparaître sur son ordinateur les premières mesures de l’édition commerciale. Je reconnus une succession d’intervalles, puis la phrase qui les suivait.
« C’est le début de ma partition. »
« C’est très proche », corrigea Salomé.
« Mais pas identique. L’accompagnement diffère et la pièce imprimée se poursuit autrement. Pour établir ce qu’on peut affirmer, il faut comparer les sources et les dates. »
Je me mis à fredonner le motif. Hélène se raidit presque imperceptiblement. Elle le connaissait aussi, et depuis plus longtemps que moi. Elle expliqua qu’Étienne avait dirigé un atelier auquel Marianne participait. Au début des années 2000, on travaillait beaucoup à partir de brouillons collectifs. Il existait des usages de citation, de cession, d’arrangement. Les frontières entre une collaboration honnête et une appropriation devenaient parfois dangereusement floues, surtout pour les jeunes compositeurs qui dépendaient de leurs professeurs.
« Vous pensez qu’il lui a volé sa musique ? » demandai-je.
Hélène ne répondit pas immédiatement. « Je pense qu’une œuvre publiée porte le nom d’un homme et qu’un manuscrit plus ancien, dont une partie lui ressemble, porte les initiales de votre mère. Ce n’est pas assez pour dire comment on en est arrivé là. »
Cette distinction me déplut. Je voulais un coupable, un moment précis, une phrase à laquelle m’accrocher. Mais je compris qu’il serait facile de faire subir à cette partition un nouveau raccourci : décider à sa place ce qu’elle racontait. Je demandai à Salomé s’il existait une feuille de présence aux ateliers, des versions intermédiaires, peut-être une correspondance. Elle consulta l’inventaire et nota plusieurs références. Une boîte non numérisée contenait des programmes et des fiches d’élèves. Un autre fonds, privé, était déposé par la famille Lemaire. Elle pourrait demander l’autorisation de consulter sa description, pas en extraire librement le contenu.
Hélène resta silencieuse pendant qu’elle écrivait. Puis elle sortit de son sac une enveloppe portant son nom, ancienne, mais intacte. Elle ne l’ouvrit pas.
« Marianne me l’a remise à la fin de 2003. Elle m’avait demandé de la conserver. Je n’ai jamais su si je devais la lui rendre ou la détruire. »
« Qu’y a-t-il dedans ? »
« Une copie d’un accord que j’ai vu signer. »
Je fixai l’enveloppe. « Vous étiez là ? »
« Oui. » Elle avait les mains jointes.
« Et je n’ai pas été à la hauteur de ce qu’elle attendait de moi. »
Elle proposa d’en faire une copie et de me la communiquer après vérification des informations concernant des tiers. Je refusai d’attendre une semaine entière. Salomé suggéra un compromis : Hélène pouvait me lire la nature du document, tandis que je chercherais les papiers familiaux que ma grand-mère avait peut-être conservés. La mention « accord relatif à l’utilisation d’une composition » fut tout ce que j’obtins pour l’instant.
Au moment de partir, Salomé me demanda de ne pas interpréter publiquement le manuscrit sous un nom certain tant que son attribution ne serait pas clarifiée. Ce n’était pas une interdiction. C’était une façon de protéger une vérité encore fragile. Je glissai sa carte dans mon portefeuille et annonçai que je retournerais à Roubaix dès l’après-midi, dans l’appartement de ma grand-mère Suzanne.
Sur le quai de la gare, un message de mon père apparut :
« Je suis allé chez Mamie. Les cartons ne sont plus là. »
Je m’arrêtai au milieu des voyageurs. Je les avais laissés dans le débarras de l’appartement, après le décès de Suzanne, en attendant la fin du tri. Mon père possédait encore un double des clés. J’appelai aussitôt. Il décrocha à la première sonnerie.
« Qu’est-ce que tu en as fait ? »
Il garda le silence quelques secondes.
Puis il dit : « Ils sont dans mon coffre. Je ne les ai pas jetés. »
Cette précision me soulagea à peine. Il avait encore choisi de déplacer les preuves au lieu de m’expliquer ce qu’elles contenaient. Cette fois, pourtant, il ne pourrait pas me demander de rentrer docilement : j’étais déjà dans le train pour venir les chercher.













