L’échange retrouvé par l’éditeur comportait six courriels imprimés, datés du printemps 2004. Rien d’étonnant à ce qu’ils soient restés dans un dossier ancien : ils traitaient d’une notice de programme, de délais d’impression et de modifications de dernière minute. Au milieu d’observations sur le format de couverture, Marianne demandait que la mention de son thème soit visible. Un responsable éditorial répondait que le contrat parlait bien d’une adaptation, mais que le service commercial préférait un seul nom sur la partition. Étienne avait été mis en copie. Aucune réponse de sa part n’apparaissait dans cette série.
Camille avait l’air épuisée lorsqu’elle déposa les pages sur la table de Salomé. « Je ne sais pas s’il a vu ce message ni ce qu’il en a pensé. Je sais seulement que son silence n’a pas aidé votre mère. »
Ce fut la phrase la plus honnête que j’eus entendue à propos d’Étienne Lemaire. Elle n’inventait ni une cruauté qu’aucun document ne prouvait ni une innocence confortable. Je remerciai Camille d’avoir communiqué les archives. Il lui avait fallu signer une autorisation de reproduction et demander à l’éditeur de rouvrir un dossier qui touchait à la mémoire de son père. Elle ne le faisait pas pour m’accorder une faveur, mais parce qu’elle ne voulait plus répéter une version incomplète.
Salomé avait presque achevé sa chronologie. Elle y distinguait la composition originale de Marianne, l’utilisation autorisée de son thème, l’arrangement d’Étienne et la manière dont ce dernier avait été crédité seul. Une conclusion tenait sur deux lignes : l’origine du thème était étayée par des pièces antérieures à la publication ; l’absence de mention de Marianne dans les éditions consultées ne reflétait pas cette origine. Pour le reste, notamment l’étendue exacte des droits, elle recommandait une analyse spécialisée.
« On ne peut donc pas effacer le nom d’Étienne ? » demandai-je.
« Ce n’est ni ce que disent les documents ni ce que ta mère demandait », répondit Salomé.
Elle avait raison. Je repensai à la lettre de 2006 : ma mère réclamait qu’on ne la fasse pas disparaître. Elle ne demandait pas qu’on fasse disparaître quelqu’un d’autre. Je proposai que notre demande publique porte sur une attribution précise, appuyée par les archives, et non sur une accusation générale de vol. Camille accepta cette formulation. Ensemble, nous écrivîmes au gestionnaire du catalogue. Nous demandions que les notices présentant Après la pluie comme une œuvre tirée d’une seule inspiration soient corrigées et que la contribution de Marianne Delmas soit reconnue.
Mon père avait enfin envoyé son attestation. Il y décrivait l’état des dettes de son imprimerie, son insistance pour que Marianne accepte le forfait et ce qu’elle lui avait dit ensuite sur la mention de son nom. Il indiquait aussi avoir dissimulé ces documents à sa fille après la mort de Marianne. Avant de transmettre la pièce au dossier, je l’appelai pour vérifier qu’il mesurait ce qu’il signait.
« Ce n’est pas une lettre pour que je te pardonne », lui dis-je.
« Je sais. C’est une lettre pour qu’on arrête de raconter l’histoire à moitié. »
Il ne demanda pas à la retirer. Je repensai alors à l’homme qui avait fermé le couvercle d’un Steinway devant un jury. Il était encore cet homme, responsable de ce geste. Mais il venait de choisir une action qui n’empêchait plus la vérité de circuler. Ce changement ne réparait pas dix-sept ans de silence. Il indiquait seulement une direction possible.
Quelques semaines plus tard, l’éditeur accepta de modifier sa notice numérique et les présentations futures placées sous son contrôle. La nouvelle mention indiquait qu’Après la pluie, dans l’arrangement d’Étienne Lemaire, utilisait un thème issu des Variations pour une maison vide de Marianne Delmas. La révision des exemplaires déjà imprimés et d’éventuels droits restait à discuter. Camille obtint également qu’une note explicative soit ajoutée à l’inventaire familial. Ce n’était pas une décision de justice et personne ne parlait d’indemnisation. C’était pourtant la première trace publique où ma mère apparaissait enfin à l’endroit qui lui revenait.
Hélène, de son côté, avait remis son témoignage à l’association des anciens élèves et demandé la correction de la notice qu’elle avait rédigée. Elle avait également indiqué à la direction de l’établissement les liens qui rendaient sa présence dans certains jurys problématique. Je n’en connus pas les suites administratives ; elles ne dépendaient pas de moi. Lorsqu’elle me téléphona pour m’annoncer la mise à jour des archives, je la remerciai pour ce qu’elle avait fait. Je ne lui dis pas que tout était oublié. Elle ne me le demanda pas.
Il restait une question plus personnelle : pouvais-je jouer la partition originale de Marianne en public ? Nous nous renseignâmes auprès des ayants droit et du service juridique de l’établissement. Mon père et moi donnâmes les accords familiaux nécessaires pour cette représentation, et les organisateurs vérifièrent que le programme n’utilisait pas l’arrangement publié d’Étienne. Le concert serait modeste, dans une salle de Lille, quelques mois après mon entrée en perfectionnement. Salomé proposa une courte présentation fondée sur la chronologie établie, sans transformer la soirée en tribunal.
J’avais envie de dire oui immédiatement, mais le dernier mouvement était resté à l’état d’ébauche. J’en parlai à Noémie. Elle posa la question que personne n’avait posée jusque-là :
« Tu veux vraiment le finir, ou tu crois que tu le dois à ta mère ? »
Je ne répondis pas sur-le-champ. Jusqu’ici, mon travail avait consisté à rendre son nom visible. Composer une fin à sa place était autre chose. Je passai plusieurs soirées à jouer les pages existantes, à écouter le silence après leur dernière mesure. J’essayai trois conclusions différentes. Aucune ne ressemblait à la façon dont Marianne avançait ses phrases. Ce n’était pas seulement une question de talent. C’était peut-être qu’elle avait laissé cet espace libre pour une raison que je ne connaîtrais jamais.
Je décidai alors de présenter son manuscrit comme une œuvre inachevée, suivi d’une brève pièce de mon invention annoncée sous mon propre nom. Les deux musiques se répondraient sans se confondre. Lorsque je le dis à Noémie, elle sourit.
« Voilà. Maintenant, tu ne lui empruntes pas une voix. Tu réponds avec la tienne. »
À la fin de la répétition suivante, mon père m’écrivit pour demander s’il pouvait assister au concert. Je restai longtemps devant sa question. Puis je lui répondis :
« Oui. Tu peux venir. Mais ne décide rien pour moi ce soir-là. »
Il envoya simplement : « D’accord. »













