« Ça suffit. Tu rentres avec moi. »
Le couvercle du piano se referma devant mes mains.
Je levai les yeux.
« Papa ? »
Mon père se tenait à côté du Steinway comme s’il avait parfaitement le droit d’interrompre une audition devant trois membres du jury.
Personne ne parla.
Même moi, pendant quelques secondes.
J’étais à Lille depuis le matin.
Deux trains.
Une nuit presque sans dormir.
Des semaines de préparation.
Et Gérard Morel venait d’entrer dans la salle au moment précis où j’allais jouer ma dernière pièce.
Hélène Delcourt, la présidente du jury, posa lentement son stylo.
« Monsieur ? »
Mon père ne la regarda même pas.
Ses yeux étaient sur moi.
Ou plutôt sur la feuille posée à côté du piano.
« Anaïs, prends tes affaires. »
Je sentis mon visage chauffer.
« Qu’est-ce que tu fais ici ? »
« On en parlera dehors. »
« Je suis en audition. »
« Je sais. »
Cela me frappa immédiatement.
Je ne lui avais jamais donné l’horaire exact.
Je lui avais seulement dit que l’audition aurait lieu dans l’après-midi.
« Comment tu savais où j’étais ? »
Il ignora la question.
« Tu viens. Maintenant. »
Un des membres du jury se racla la gorge.
Hélène intervint:
« Mademoiselle Morel, souhaitez-vous que nous interrompions la séance ? »
Je regardai mon père.
Puis la partition.
« Non. »
Il se tourna enfin vers moi.
« Anaïs. »
Ce ton.
Je le connaissais depuis l’enfance.
Celui qui voulait dire que la conversation était terminée.
Sauf que j’avais vingt-quatre ans.
Et surtout, je n’étais plus dans sa maison.
« Je termine. »
Je posai la main sur le couvercle du piano.
Mon père la bloqua.
Pas violemment.
Mais fermement.
« Pas avec ça. »
Cette fois, je compris.
Je regardai la vieille partition posée à côté du clavier.
Papier jauni.
Coins légèrement pliés.
Quelques annotations au crayon.
Et, en haut à droite, deux initiales écrites à l’encre sombre.
M. D.
Je l’avais trouvée trois semaines plus tôt dans une boîte de documents appartenant à ma grand-mère.
Mon père m’avait toujours dit que ces cartons ne contenaient rien d’important.
Factures.
Vieilles lettres.
Photos.
Pourtant, quand j’avais découvert cette partition, quelque chose m’avait intriguée.
La pièce n’était pas publiée.
Pas sous cette forme.
Elle ressemblait à un travail original.
Inachevé par endroits.
Mais magnifique.
J’avais commencé à la jouer par curiosité.
Puis je n’avais plus réussi à l’abandonner.
« C’est pour ça que tu es venu ? »
Mon père serra la mâchoire.
« Je t’ai dit de ne pas fouiller dans ces affaires. »
Hélène releva légèrement la tête.
Je le remarquai.
Mon père, lui, ne regardait toujours qu’une seule chose.
La partition.
« Tu la connais ? » demandai-je.
« Ça n’a aucune importance. »
« Alors pourquoi tu veux m’empêcher de la jouer ? »
« Parce que je te le demande. »
Je laissai échapper un rire sans joie.
« Ce n’est pas une réponse. »
Il baissa la voix.
« Pas ici. »
Voilà encore quelque chose.
Pas ici.
Pas: ne joue pas cette pièce.
Pas: elle est mauvaise.
Pas: elle ne t’appartient pas.
Seulement:
Pas ici.
Je regardai les membres du jury.
Les deux hommes semblaient surtout mal à l’aise.
Hélène Delcourt, elle, fixait maintenant la partition.
Pas mon père.
Le papier.
« Cette pièce fait-elle partie de votre programme déclaré ? » demanda-t-elle.
« Non. C’était un ajout facultatif. »
Mon père se retourna vers elle.
« Elle ne la jouera pas. »
Hélène le regarda enfin.
« C’est à la candidate de décider. »
Son visage se ferma davantage.
« Vous ne comprenez pas. »
« Alors expliquez-nous. »
Silence.
Il ne répondit pas.
J’avais rarement vu mon père sans réponse.
Même lorsqu’il avait tort, il en trouvait une.
Cette fois, rien.
Je pris la partition.
Il tendit immédiatement la main.
« Donne-moi ça. »
Je fis un pas en arrière.
« Non. »
« Anaïs. »
« Tu n’as jamais voulu me parler de cette boîte. Tu refuses de m’expliquer ce que cette partition fait là. Et maintenant tu traverses la ville pour m’empêcher de la jouer. »
« Ce n’est pas le moment. »
« Alors quand ? »
Il ouvrit la bouche.
Aucun mot ne sortit.
Je regardai Hélène.
« Je peux continuer ? »
Elle hésita.
Puis hocha la tête.
« Oui. »
Mon père passa devant le piano.
« Anaïs, je te préviens. »
Je le regardai.
« De quoi ? »
Encore ce silence.
Je rouvris le couvercle.
Le bruit résonna dans la petite salle.
Puis je plaçai la partition sur le pupitre.
Mon père s’immobilisa.
Je posai mes mains sur le clavier.
Je n’avais encore joué aucune note lorsque j’entendis la chaise d’Hélène reculer brusquement.
Je tournai la tête.
Elle était debout.
Son visage avait complètement changé.
Elle regardait la première page.
« Attendez. »
Je retirai mes mains du piano.
Hélène s’approcha de quelques pas.
Ses yeux suivirent les annotations.
Puis les deux lettres en haut de la feuille.
M. D.
Elle semblait avoir oublié le reste de la salle.
« Mademoiselle Morel… »
Sa voix était beaucoup plus basse maintenant.
Je sentis mon père bouger derrière moi.
Hélène leva les yeux vers moi.
« Où avez-vous trouvé cette partition ? »
Je me retournai vers mon père.
Son visage venait de devenir presque blanc.













