Je ne touchai pas à l’enveloppe.
Thomas posa deux doigts dessus et la poussa légèrement vers moi.
« Ce n’est pas de l’argent », dit-il.
Je n’avais rien demandé.
« Alors qu’est-ce que c’est ? »
« Une copie de ce que j’ai transmis à mon avocat. »
Je regardai l’enveloppe, puis lui.
« Pourquoi me la donner ? »
Il inspira comme quelqu’un qui se préparait à expliquer quelque chose de très raisonnable.
« Parce que Romain Mercier essaie de se protéger. Et Sophie est dans un état où elle croit tout ce qu’on lui raconte. »
Cette phrase me fit comprendre pourquoi Sophie avait mis si longtemps à voir ce qui lui arrivait.
Thomas ne criait pas.
Il ne ressemblait pas à quelqu’un venu intimider une témoin.
Il parlait doucement, avec une fatigue presque convaincante.
« Je ne connais pas votre histoire », dis-je. « Je sais seulement ce que j’ai vu ici. »
« Justement. »
Il se pencha un peu.
« Vous avez vu Romain utiliser une carte. Vous ne m’avez pas vu la lui donner. »
« Je n’ai jamais dit le contraire. »
« Mais Sophie vous a parlé. Ma belle-sœur vous a peut-être parlé. La police aussi. Tout ça finit par mélanger les souvenirs. »
Je sentis une colère froide monter.
« Mes souvenirs ne sont pas mélangés. »
Thomas eut un sourire triste.
« Je ne dis pas ça contre vous. C’est humain. »
Je pensai à Sophie cherchant ses clés.
À Sophie relisant le message : Tu égares tout en ce moment.
À Sophie découvrant que Thomas avait donné ses coordonnées à la place des siennes.
Je repoussai l’enveloppe.
« Je n’en ai pas besoin. »
Son sourire disparut.
« Vous pourriez au moins lire. »
« Non. »
« Vous comprenez que ma vie entière est en train de se retrouver résumée à dix minutes dans ce café ? »
« Non. Votre vie n’est pas résumée à dix minutes ici. Mon témoignage, oui. Et il restera exactement ce qu’il est. »
Il me fixa.
Puis il regarda la caméra au-dessus de la salle.
« Les images sont encore ici ? »
« Elles ont été transmises à la police. »
Ce fut la première fois que son calme se fissura réellement.
Pas beaucoup.
Un battement de paupières.
Une mâchoire qui se contracte.
Puis il reprit l’enveloppe.
« Sophie ne va pas bien », dit-il. « Elle a perdu sa mère. Sa sœur profite de la situation pour régler de vieux comptes avec moi. »
« Vous devriez partir. »
« Je veux simplement que quelqu’un autour d’elle garde un peu de recul. »
« Je ne suis pas autour d’elle. Je travaille ici. »
Il resta encore quelques secondes.
« Si elle revient, dites-lui que je veux seulement parler. »
« Dites-le à votre avocat. »
Thomas partit.
J’appelai immédiatement Sophie.
Elle ne sembla pas surprise.
« Il t’a dit que je n’allais pas bien ? »
« Oui. »
Silence.
Puis elle souffla :
« Bien sûr. »
Son avocate lui avait justement conseillé de centraliser les contacts. Thomas avait commencé à écrire à des proches communs pour expliquer que Sophie traversait « un deuil compliqué » et prenait des décisions impulsives.
Il avait même appelé son bureau.
Pas pour l’accuser.
Pour demander à une collègue si Sophie semblait « fragile » ces derniers temps.
« Il continue », dit-elle.
« Tu vas faire quoi ? »
« Ce que je fais depuis une semaine. Garder les faits. »
Cette fois, sa voix ne tremblait pas.
Sophie informa son avocate de la visite au café. Je rédigeai un compte rendu daté pendant que tout était encore frais dans ma mémoire.
Le soir, elle appela quelques personnes elle-même.
Pas pour raconter tous les détails.
Pour empêcher Thomas de parler à sa place.
À son père, elle dit :
« Thomas et moi sommes séparés pour le moment. Il y a une procédure concernant des opérations financières faites sans mon accord. Si tu reçois des messages disant que je suis confuse ou malade, appelle-moi directement. »
À son employeur :
« Une personne de mon entourage a pu vous contacter en exprimant des inquiétudes sur mon état. Je vais bien. Il s’agit d’un conflit privé et je préfère qu’aucune information personnelle ne lui soit communiquée. »
À deux amis communs :
« Vous n’avez pas à choisir un camp. Je vous demande seulement de ne pas me transmettre ses messages et de ne pas lui transmettre les miens. »
Chaque appel lui coûtait.
Mais chacun retirait à Thomas un petit espace où il pouvait encore définir la situation à sa place.
Romain, de son côté, transmit par son avocat plusieurs échanges avec Thomas.
L’un d’eux datait du matin de la carte.
Thomas lui avait écrit :
Passe à 11 h 30. J’aurai ce qu’il faut.
Puis :
Fais trois petites opérations d’abord. Pas de gros montant.
Sophie relut le message plusieurs fois.
« Donc le café n’était pas un accident », dit-elle.
« Le fait que tu sois là, si. »
Elle acquiesça.
Le hasard n’avait pas créé ce que Thomas faisait.
Il avait seulement placé Sophie à quelques mètres de la preuve.
Quelques jours plus tard, les enquêteurs récupérèrent la boîte métallique dans l’appartement dans le cadre de la procédure. Sophie remit aussi les copies qu’elle et Claire avaient faites.
Thomas quitta temporairement le logement.
Il continua de nier certaines accusations, notamment l’ampleur des sommes et la création de RM Services. Mais il ne pouvait plus soutenir que Sophie avait simplement perdu sa carte.
Pourtant, le moment le plus étrange arriva avec Romain.
Il demanda à voir Sophie.
Elle refusa d’abord.
Puis elle accepta une rencontre brève, dans un lieu public, avec Claire à une table voisine.
Romain avait l’air moins assuré que le jour du terminal.
« Je suis désolé », dit-il.
Sophie ne répondit pas tout de suite.
« Pour quoi exactement ? »
Il baissa les yeux.
« Pour avoir utilisé la carte. Pour avoir menti. Pour ne pas avoir posé de questions plus tôt. »
« Vous saviez que quelque chose n’était pas normal. »
« Oui. »
Il ne chercha pas à se défendre.
C’était probablement la seule raison pour laquelle Sophie resta assise.
Romain expliqua qu’il avait besoin d’argent, qu’il avait accepté des missions douteuses parce qu’elles payaient vite, puis qu’il avait commencé à éviter les questions dont il connaissait déjà les réponses.
« Je ne vous demande pas de retirer votre plainte », dit-il. « Je voulais juste arrêter de raconter que je ne savais rien. Je ne savais pas tout. Mais je savais assez pour m’arrêter. »
Sophie hocha lentement la tête.
« Merci de dire ça. »
Elle ne lui pardonna pas.
Elle ne le consola pas.
Elle ne lui promit rien.
Quand il partit, Claire demanda :
« Ça t’a fait du bien ? »
Sophie réfléchit.
« Oui. Parce qu’au moins une personne dans cette histoire vient de reconnaître la différence entre ne pas tout savoir et choisir de ne pas regarder. »
Le lendemain, Sophie retourna dans l’appartement pour prendre quelques vêtements.
Dans le placard, derrière les chemises, l’emplacement de la boîte était vide.
Elle resta devant quelques secondes.
Puis elle referma la porte.
Sur la commode se trouvait une photo de mariage.
Elle la prit.
Pas pour la déchirer.
Pas pour la garder près d’elle.
Elle la rangea dans un carton avec les autres choses dont elle déciderait plus tard.
Pour la première fois depuis le café, Sophie ne cherchait plus à comprendre ce que Thomas voulait qu’elle croie.
Elle commençait à décider ce qu’elle croyait, elle.













