« Posez ces ciseaux. »
Camille Dervaux venait de se retourner si vite que la jupe de sa robe avait balayé le petit tabouret derrière elle.
Je ne bougeai pas.
La pointe de mes ciseaux était déjà glissée sous la doublure intérieure.
« Élise. »
Cette fois, sa voix tremblait.
« Je vous demande de ne pas couper ma robe. »
Je relevai les yeux vers elle.
« Je ne coupe pas la robe. »
« Vous avez des ciseaux dedans. »
« Parce qu’il y a quelque chose sous la doublure. »
Camille baissa immédiatement les yeux.
« Quoi ? »
Je passai deux doigts sur la zone.
L’atelier était presque silencieux.
Derrière nous, une autre couturière rangeait des housses.
Antoine Bellier, le directeur, parlait à voix basse au téléphone près de la réception.
Et Sophie, la mère de Camille, se tenait devant le miroir avec une coupe de champagne à la main.
Encore deux heures avant la cérémonie.
La robe valait plus que ce que je gagnais en plusieurs mois.
Soie ivoire.
Corsage travaillé à la main.
Broderies fines.
Une pièce que personne n’avait envie de toucher à ce stade.
Moi comprise.
Mais lorsque j’avais vérifié la doublure, quelque chose m’avait piquée au bout du doigt.
Pas une aiguille.
Pas une baleine.
Quelque chose de petit.
Dur.
Carré.
« Il y a quoi ? » répéta Camille.
« Je ne sais pas encore. »
Antoine termina son appel.
« Qu’est-ce qui se passe ? »
Camille le regarda.
« Elle veut ouvrir la doublure. »
Son visage changea immédiatement.
« Non. »
Je tournai la tête.
« Antoine, viens toucher ici. »
« Non, Élise. Il n’est pas question de rouvrir cette robe maintenant. »
« Je ne parle pas de refaire une couture. »
« Alors de quoi tu parles ? »
Je passai encore mon pouce sur la petite bosse.
« De ça. »
Il soupira et s’approcha.
Mais avant qu’il n’arrive, Sophie parla derrière nous.
« C’est probablement une attache intérieure. »
Je la regardai.
« Non. »
Elle eut un petit sourire.
« Ces robes ont des dizaines de renforts. »
« Pas ici. »
Camille me fixa.
« Vous êtes sûre ? »
Je hochai la tête.
Je connaissais cette robe.
Pas seulement son modèle.
Celle-ci précisément.
J’avais repris la taille deux fois.
Ajusté le tombé de la jupe.
Refait une partie de la doublure trois jours plus tôt.
Et cette bosse n’était pas là.
Antoine passa finalement ses doigts sur le tissu.
Son expression changea légèrement.
« C’est quoi, ça ? »
« Justement. »
Il se pencha.
Je lui montrai les points.
« Regarde la couture. »
Il observa plus attentivement.
Dans notre atelier, les points intérieurs étaient réguliers, fins, presque invisibles.
Ceux-ci ne l’étaient pas.
Quatre petits points trop serrés.
Une couleur de fil légèrement différente.
Quelqu’un avait refermé cette partie à la main.
Et pas quelqu’un de notre équipe.
Antoine releva les yeux.
« Qui a touché la robe depuis hier ? »
Camille secoua la tête.
« Personne. Elle est restée ici, non ? »
« Oui », répondit-il.
Sophie posa sa coupe sur une petite table.
« Franchement, vous êtes tous en train de paniquer pour une couture. »
Je tournai la tête vers elle.
Elle souriait encore.
Mais sa main restait sur le pied du verre.
Très serrée.
« Élise », dit Antoine, « tu peux vérifier sans ouvrir ? »
« Non. »
« Scanner ? »
« Ce n’est pas un aéroport. »
Il souffla.
Camille eut presque un rire nerveux.
Puis elle regarda les ciseaux.
« Si vous coupez et que vous abîmez quelque chose… »
« Je coupe uniquement les quatre points qui ne viennent pas de nous. »
« Et si c’est une partie de la structure ? »
« Ça ne l’est pas. »
Elle me regarda plusieurs secondes.
Puis Antoine.
Puis sa mère.
Sophie intervint immédiatement.
« Camille, on n’a pas le temps pour ça. »
Je la regardai encore.
Cette fois, elle évita mes yeux.
Camille inspira.
« Faites-le. »
Sophie se retourna vers elle.
« Quoi ? »
« Elle dit qu’il y a quelque chose. Je veux savoir quoi. »
Je remis doucement les ciseaux sous le premier point.
Un petit claquement.
Puis le second.
Puis le troisième.
Personne ne parlait.
Lorsque je coupai le quatrième, la doublure se détendit légèrement.
Je posai les ciseaux.
« Voilà. »
Je glissai deux doigts à l’intérieur.
Je touchai immédiatement l’objet.
Plastique.
Petit.
Rectangulaire.
Je le tirai doucement.
Il tomba sur la table de couture avec un bruit sec.
Camille recula.
Antoine resta immobile.
Sophie porta une main à sa bouche.
L’objet était à peine plus grand qu’une pièce de monnaie.
Noir.
Sans marque visible.
Avec une petite ouverture sur le côté.
Camille murmura:
« C’est quoi ? »
Je le pris entre deux doigts.
Un minuscule voyant vert clignotait.
Antoine se pencha.
« Ne touche plus à rien. »
Je tournai l’objet.
Il y avait un petit bouton.
Et, juste à côté, un symbole que je reconnus.
Microphone.
Camille regarda sa robe.
Puis l’appareil.
« C’est… un enregistreur ? »
Je ne répondis pas immédiatement.
Je regardai le voyant.
Actif.
Puis une petite indication.
REC.
Mon ventre se noua.
« Il enregistrait. »
Un bruit de verre éclata derrière nous.
Nous nous retournâmes tous.
La coupe de champagne de Sophie venait de tomber sur le parquet.
Elle regardait l’objet dans ma main.
Et son visage avait perdu toute couleur.













