Le champagne se répandit sous le guéridon avant que quelqu’un pense à aller chercher une serpillière. Sophie ne regardait pas le verre brisé. Elle fixait l’appareil, comme si elle attendait qu’il parle.
« Maman ? » demanda Camille.
Sophie prit appui contre le miroir. « Je suis désolée. J’ai eu un vertige. »
Antoine récupéra une petite boîte à épingles vide et la posa sur la table. « Élise, dépose-le là. Personne ne touche aux boutons. »
Je m’exécutai. J’avais déjà tourné l’objet et je regrettais ce geste. Le voyant clignotait toujours. Une cliente aurait pu y voir un gadget; moi, je pensais surtout à l’intimité volée à Camille, à ses essayages et à ce qu’elle avait confié dans cette pièce.
« Depuis quand est-il là ? » demanda-t-elle.
« La doublure était intacte lorsque je l’ai reprise mardi », répondis-je. « Je peux seulement dire qu’il a été glissé depuis. »
Antoine appela la couturière près des housses. « Nadia, peux-tu fermer la réception quelques minutes ? Et demander à personne d’entrer dans cette cabine ? »
Nadia hocha la tête, sans cacher son inquiétude. Camille attrapa la jupe à deux mains. Elle paraissait soudain moins inquiète pour la soie que pour ce qu’on pouvait avoir entendu.
« Je veux que vous appeliez la police », dit-elle.
Antoine hésita. « On peut d’abord voir si c’est vraiment un enregistreur… »
« Il est marqué REC », répondit Camille. « Je ne veux pas que quelqu’un efface quoi que ce soit. »
Sophie se redressa. « Camille, pas aujourd’hui. Dans deux heures, ton père t’attend à la mairie. Il y a quatre-vingts invités. »
« Justement. Qui a mis ça dans ma robe ? »
Sa mère ouvrit la bouche, puis la referma. Je remarquai des perles de champagne sur sa chaussure claire. Elle n’avait pas bougé pour les essuyer.
Antoine prit son téléphone, photographia l’appareil dans la boîte et les quatre points coupés, puis nota l’heure. Il m’indiqua de déposer les petits bouts de fil dans une enveloppe. Cela ne prouvait rien à lui seul, mais nous pouvions au moins éviter d’abîmer davantage ce que nous avions découvert.
Camille demanda une robe de chambre. Je l’aidai à desserrer le corsage dans la cabine attenante. Elle refusait que sa mère la suive. Lorsque nous fûmes seules, ses doigts se mirent à trembler sur les boutons.
« Je lui ai parlé ici », souffla-t-elle.
« À qui ? »
« À ma mère. Hier soir. Je lui ai dit que j’avais besoin de lui poser une question à propos de Thomas. »
Thomas, son futur mari, était venu récupérer une boutonnière à l’atelier trois jours plus tôt. Je l’avais croisé deux minutes, un homme poli, pressé, qui avait demandé si Camille allait bien. Je ne savais rien de leur vie.
« Quelle question ? » demandai-je.
Elle secoua la tête. « C’est trop compliqué. J’ai demandé à maman de ne rien dire avant que j’en parle avec lui. »
Je compris alors ce qui lui faisait le plus peur: le contenu d’un enregistrement dont elle ignorait la durée. « Vous n’êtes pas obligée de m’expliquer. »
De retour dans l’atelier, Sophie cherchait visiblement ses mots. « Vous avez peut-être une idée complètement fausse de ce qui se passe. »
Camille s’arrêta net. « Donc tu as une idée, toi ? »
« Ce n’est pas ce que j’ai dit. »
« Alors regarde-moi et dis que tu n’as jamais vu cet appareil. »
Sophie se tourna vers Antoine. « Vous pourriez nous laisser ? »
« Non », répondit Camille. « Pas avant que tu répondes. »
Il y eut un silence. On entendait la ventilation, le passage d’un scooter dans la rue, Nadia qui répondait à quelqu’un derrière la porte fermée.
« Je l’ai déjà vu », finit par dire Sophie.
Camille porta la main à sa gorge. « Où ? »
« Dans la poche de ton père. Il y a quelques jours. »
Le mot père changea l’air de la pièce. Jean Dervaux était le personnage rassurant de chaque rendez-vous, celui qui payait les acomptes, demandait si la traîne était confortable et répétait que sa fille devait choisir elle-même.
« Mon père ne ferait pas ça », dit Camille.
« Je n’ai pas dit qu’il l’avait fait. » Sophie s’approcha. « Écoute-moi, il a un vieux dictaphone pour ses réunions. J’ai vu un objet noir, c’est tout. »
Je regardai celui de la boîte. Il n’avait ni le format ni les touches d’un dictaphone de bureau. Cette ressemblance était trop vague pour accuser qui que ce soit.
Antoine téléphona au commissariat. On lui conseilla de préserver l’objet, de ne pas essayer d’en écouter le contenu, et de faire une déclaration au plus vite. Un agent ne pouvait pas nous promettre d’arriver avant la cérémonie. Camille demanda que l’appareil soit remis dans une enveloppe fermée et que nous conservions les photographies.
Son téléphone sonna. Le prénom Thomas s’afficha. Elle laissa la sonnerie s’éteindre.
« Vous allez lui répondre ? » demanda Sophie.
« Quand je saurai quoi lui dire. »
À l’entrée, Nadia revint avec un carnet. « Antoine, j’ai vérifié le registre des retraits. La robe n’est pas sortie depuis hier. Mais il y a eu une visite en fin de journée. »
Antoine fronça les sourcils. « Quelle visite ? »
« Quelqu’un est venu chercher un châle oublié. J’étais au sous-sol, tu m’avais demandé de laisser la cabine ouverte. »
« Qui ? » demanda Camille.
Nadia fixa Sophie, gênée de parler devant une cliente. « Madame Dervaux. C’est vous qui m’avez demandé la clé. »
Je repensai alors à la veille au soir. J’avais terminé un ourlet après la fermeture, avant de confier les derniers contrôles à Antoine. Personne ne m’avait parlé d’une visite prévue. Si nous ne pouvions même pas retracer précisément les allées et venues, la question ne concernait plus seulement la robe de Camille, mais toutes celles qui attendaient dans l’atelier. Je le dis à Antoine. Il ne chercha pas à minimiser cette inquiétude: il ouvrit un dossier neuf pour consigner notre chronologie, avec les heures dont nous étions sûrs et celles qu’il nous restait à vérifier.
Sophie regarda sa fille, puis la boîte fermée. « Oui », dit-elle enfin. « Je suis revenue hier. »













