Camille ne cria pas. Son calme était plus difficile à supporter qu’une accusation.
« Pourquoi tu es revenue sans me le dire ? »
Sophie observa les morceaux de verre que Nadia avait fini par ramasser. « J’avais oublié mon étole. »
« L’étole était dans ta voiture. Tu me l’as montrée ce matin. »
Sa mère baissa la tête. Antoine se frotta le front. Il semblait faire le compte de toutes les fois où quelqu’un avait disposé d’une cabine sans qu’il vérifie réellement ce qu’on y faisait.
« Je suis bien venue hier », reprit Sophie. « Mais je ne voulais pas te faire de mal. »
« Ce n’est pas une réponse. »
Camille posa son téléphone à plat et rappela Thomas. Elle lui dit qu’un incident retardait ses préparatifs et qu’elle avait besoin qu’il reste où il était. Elle ne prononça ni le mot micro ni le nom de sa mère. Je vis l’effort que lui coûtait cette demi-vérité.
« On ne peut pas célébrer un mariage comme si rien ne s’était passé », murmura-t-elle ensuite.
« Personne ne te demande de faire semblant », répondit Sophie.
« Tu viens de me rappeler les quatre-vingts invités. »
Antoine proposa de contacter l’officier d’état civil pour connaître les possibilités de report. Camille lui demanda d’attendre. Elle avait besoin de comprendre au moins une partie des faits avant de prendre une décision publique.
Je recousis provisoirement les quatre points avec du fil ivoire, à sa demande, pour qu’elle puisse se déplacer sans accrocher la doublure. Rien n’était dissimulé: Antoine photographia la zone avant et après. Puis Camille prit un siège près de la fenêtre. Elle n’avait plus envie d’enfiler la robe.
Sophie tira une chaise. « Tu te souviens de la conversation que nous avons eue lundi ? Tu m’as dit que Thomas avait rendez-vous avec une femme que tu ne connaissais pas. »
« J’ai dit que j’avais vu un message sur son téléphone », corrigea Camille. « Tu as tout de suite parlé d’infidélité. »
« J’ai eu peur pour toi. »
« Et tu as décidé de m’espionner ? »
Sophie secoua la tête, cette fois sans protester assez vite pour être convaincante.
« Je voulais savoir si tu avais changé d’avis », finit-elle par dire. « Tu n’arrêtais pas de répéter que tu ne savais plus à qui faire confiance. »
Camille mit un moment à comprendre. « Tu pensais que je te cacherais quelque chose, alors tu as mis un micro dans ma robe ? »
« C’était idiot. Je le sais. »
Antoine s’immobilisa. Pour la première fois, Sophie venait de décrire son geste, pas seulement de reconnaître sa présence dans la boutique.
« Tu l’as cousu toi-même ? » demandai-je.
Elle me regarda avec un mélange de honte et d’agacement. « J’ai cousu des vêtements toute mon enfance, Élise. Je ne suis pas une incapable. »
Je pensais aux quatre points irréguliers. Je ne répondis pas.
Camille se leva, mais ses jambes ne la portèrent pas jusqu’au miroir. Elle s’appuya sur la table. « Est-ce que tu as écouté ce que j’ai dit ? »
« Non. »
« Pourquoi le voyant était allumé ? »
« Je ne savais même pas s’il enregistrait. »
« Alors pourquoi l’avoir mis là ? »
« Pour me rassurer », lâcha Sophie.
Le silence revint. Je me souvenais des conseils prodigués par Sophie durant les essayages: comment marcher, quel bijou porter, à quel moment sourire pour les photographies. Je les avais trouvés envahissants, sans deviner qu’elle irait si loin.
Camille passa la main sur une rangée de perles. « Tu avais peur que je parte ? »
Sophie pleura enfin. « J’avais peur que tu te trompes comme moi. »
On frappa doucement. Nadia entra avec la liste des accès de la veille. Le registre indiquait une entrée à dix-huit heures vingt-deux. Antoine vérifia l’alarme sur son téléphone: elle avait été remise en service dix-sept minutes plus tard. Sophie avait donc eu le temps de retrouver une robe sous sa housse, de soulever sa doublure et de partir.
« Je vais communiquer ces informations si Camille dépose plainte », dit-il.
« Je comprends », répondit Sophie.
Je demandai à Camille si elle souhaitait que Nadia et moi sortions. Elle refusa: elle voulait au moins deux personnes qui puissent attester de ce qui était dit, de peur qu’on réécrive ensuite cette matinée.
« Dis-moi où tu as acheté l’appareil », reprit-elle.
Sophie serra les mains. « Sur Internet, la semaine dernière. Je l’ai reçu dans un point relais. »
« Et tu comptais l’enlever quand ? »
« Avant que tu quittes l’atelier. »
Camille regarda l’horloge. « Donc juste avant ma cérémonie. Après m’avoir enregistrée pendant les derniers instants où je pensais être seule. »
Sophie acquiesça. On pouvait regretter et reconnaître, sans pour autant réparer immédiatement.
Un message de Thomas apparut: « Ton père vient de m’appeler. Il dit que tu pleures. Est-ce que je dois venir ? »
Camille le lut deux fois. Puis elle demanda: « Maman, est-ce que papa était au courant ? »
« Non. »
Cette réponse fut rapide, presque soulagée. Mais elle n’apaisa personne. Camille avait toujours son doute à propos du message vu sur le téléphone de Thomas, et maintenant sa mère avait créé une autre raison de douter.
Elle ouvrit leur conversation, chercha un ancien échange et me montra sans me confier son téléphone. Une ligne était visible: « Merci de ne pas lui en parler avant samedi. » Le numéro n’était pas enregistré. Thomas l’avait reçu trois jours plus tôt.
« Voilà ce que je voulais lui demander », me dit-elle. « Et maman avait décidé de connaître ma réponse avant lui. »
Pour lui laisser de l’espace, Nadia apporta une carafe d’eau et des verres propres. Sophie refusa le sien. Camille le prit, mais le posa aussitôt, incapable de boire. Je me mis à ranger lentement les outils autour du mannequin. Ce n’était pas une façon de fuir la conversation: je voulais simplement éviter de rester plantée devant elles comme un juge. Pourtant, chaque mouvement de Sophie ramenait mon attention vers la même question. Que pouvait-on encore croire lorsqu’une personne capable de dire « je te protège » avait préparé pendant des jours un moyen d’écouter en secret ?
Elle remit le téléphone dans sa poche. « Je vais parler à Thomas. Seule. Avant de décider de quoi que ce soit. »













