Sophie ne rentra pas chez elle ce soir-là.
Elle resta au café jusqu’à la fermeture, d’abord parce qu’un policier lui avait conseillé de ne pas confronter Thomas seule, ensuite parce qu’elle ne savait plus exactement ce qu’elle allait retrouver en poussant la porte de son propre appartement.
Je lui proposai un thé.
Elle hocha la tête sans vraiment m’entendre.
Quand les derniers clients partirent, Mehdi baissa le rideau à moitié. Sophie avait devant elle son téléphone, un carnet et une liste qui s’allongeait.
« Je croyais que j’étais fatiguée », dit-elle.
Je m’assis à l’autre bout du comptoir.
« Fatiguée de quoi ? »
« De perdre des choses. »
Elle ouvrit son calendrier.
Trois mois plus tôt, une carte de fidélité avait disparu de son portefeuille. Rien d’important. Puis une enveloppe contenant un remboursement de mutuelle n’était jamais arrivée. Un mois plus tard, elle avait cherché pendant deux jours un jeu de clés qu’elle avait finalement retrouvé dans un tiroir de l’entrée.
« C’est Thomas qui les a trouvées », dit-elle.
Elle releva les yeux vers moi.
« Enfin… c’est ce qu’il m’a dit. »
J’aurais pu lui répondre que cela ne prouvait rien. Elle le savait déjà. Ce qui lui faisait peur n’était pas chaque événement pris séparément. C’était la façon dont ils commençaient à se relier.
Elle consulta son application bancaire.
Certaines opérations lui étaient familières. Courses. Métro. Restaurant. Factures.
D’autres beaucoup moins.
De petits montants.
Dix-neuf euros.
Trente-deux.
Quarante-six.
Toujours assez peu pour se confondre avec la vie quotidienne.
« Je ne regarde presque jamais ligne par ligne », murmura-t-elle. « Thomas s’occupe des dépenses communes. Il dit que je suis trop stressée avec les chiffres. »
Elle se tut.
Puis ajouta :
« Il dit ça depuis deux ans. »
Le lendemain matin, Sophie alla déposer plainte. Je n’étais évidemment pas avec elle, mais elle revint au café en début d’après-midi parce que les policiers avaient demandé les images de vidéosurveillance et qu’il fallait l’accord du gérant pour les transmettre.
Mon patron accepta immédiatement.
Pendant que nous cherchions le bon créneau, Sophie reçut un appel de Thomas.
Elle regarda l’écran jusqu’à ce qu’il cesse de sonner.
Une minute plus tard, un message apparut.
Tu m’inquiètes. Tu n’es pas rentrée. Réponds au moins pour me dire que tu vas bien.
Puis un autre.
J’ai appelé ton bureau.
Sophie inspira lentement.
« Hier, il savait que j’avais perdu ma carte. Aujourd’hui, il ne me demande même pas si je l’ai retrouvée. »
Elle me demanda si elle pouvait s’asseoir dans le fond du café pour appeler sa sœur.
C’était la première fois que j’entendais le nom de Claire Laurent.
Sophie lui expliqua seulement l’essentiel.
Je ne pouvais pas entendre toutes les réponses, mais je vis son expression changer.
Au bout de quelques minutes, elle se leva brusquement.
« Qu’est-ce que tu veux dire, une enveloppe ? »
Elle marcha jusqu’à la fenêtre.
« Quand ? »
Silence.
« Pourquoi tu ne m’en as jamais parlé ? »
Quand elle raccrocha, elle resta un moment dos à la salle.
Puis elle revint.
« Ma sœur a reçu un appel de Thomas il y a six mois. Il lui a demandé de ne pas m’envoyer directement certains papiers concernant la succession de notre mère. »
« Pourquoi ? »
« Il lui a dit que j’étais en plein épuisement professionnel et que tout ce qui touchait à l’argent me déclenchait des crises d’angoisse. »
Je ne répondis pas.
Sophie posa les deux mains sur la table.
« Je n’ai jamais eu de crise d’angoisse à cause de l’argent. »
Sa mère était morte l’année précédente. Pas une grande fortune, expliqua-t-elle. Un petit appartement à Montreuil, quelques économies, des démarches administratives longues et pénibles. Sophie et Claire avaient hérité ensemble. Thomas avait beaucoup aidé au début.
« Il prenait les courriers, appelait le notaire quand je travaillais, classait les documents. Je trouvais ça gentil. »
Son téléphone vibra de nouveau.
Cette fois, ce n’était pas Thomas.
Un numéro inconnu.
Sophie décrocha.
« Oui ? »
Elle écouta.
« Romain ? »
Je la vis se redresser.
Romain avait été entendu puis relâché dans l’attente de la suite de la procédure. Il avait obtenu son numéro parce qu’il figurait, selon lui, sur un document que Thomas lui avait déjà remis.
Sophie mit le haut-parleur.
« Je sais que je n’ai aucune raison de vous demander de me croire », commença Romain. « Mais je veux vous dire ce que je sais avant qu’il me fasse porter tout ça. »
Sophie regarda vers moi, puis vers la caméra du café.
« Parlez. »
Romain expliqua qu’au cours des derniers mois, Thomas lui avait confié plusieurs missions. Récupérer des plis à une adresse. Déposer des dossiers dans des boîtes aux lettres. Acheter des cartes prépayées. Rien qui, isolément, lui ait paru extraordinaire.
« Et les cartes bancaires ? » demanda Sophie.
Long silence.
« Deux fois avant hier. »
Sophie ferma les yeux.
« Les deux étaient à mon nom ? »
« Une, oui. L’autre, je n’ai pas regardé. »
« Et vous les avez utilisées ? »
« Pour des petites dépenses. Thomas disait qu’il voulait vérifier qu’elles fonctionnaient après un problème de banque. »
Sophie eut un rire incrédule.
« Vous testez les cartes bancaires des gens pour rendre service ? »
« Je sais à quoi ça ressemble maintenant. »
« Ça ressemble à ce que c’était. »
Romain encaissa la phrase sans protester.
Puis il ajouta :
« Il y a autre chose. »
Il raconta qu’en août, Thomas lui avait demandé de récupérer un courrier recommandé dans un point relais à l’aide d’une procuration. Romain avait refusé parce que le nom de Sophie figurait dessus.
« Thomas s’est énervé. Il m’a dit que vous étiez sa femme et que vous lui demandiez de gérer vos papiers. »
Sophie demanda :
« Vous avez vu qui envoyait le courrier ? »
« Une banque. Je ne me souviens plus laquelle. »
Après l’appel, Sophie ouvrit immédiatement sa messagerie et chercha les noms de plusieurs banques.
Rien.
Elle appela Claire.
Sa sœur se souvenait d’un détail : quelques mois après la mort de leur mère, Sophie avait parlé d’un projet de vendre l’appartement de Montreuil. Puis Thomas avait affirmé qu’il valait mieux attendre parce que des frais imprévus rendaient la vente peu intéressante.
Sophie me regarda.
« Je n’ai jamais vu ces frais. »
Elle passa le reste de l’après-midi à récupérer des documents auxquels elle n’avait pas pensé depuis des mois.
Vers dix-sept heures, elle trouva enfin un ancien relevé téléchargé sur son ordinateur professionnel.
Une ligne attira son attention.
Un virement de 18 000 euros, effectué quatre mois plus tôt depuis un compte lié à la succession.
Le bénéficiaire portait un nom qu’elle ne connaissait pas.
RM SERVICES.
Sophie resta immobile.
« Romain Mercier », murmura-t-elle.
Elle rappela immédiatement le numéro.
Romain décrocha à la deuxième sonnerie.
« Je n’ai jamais eu d’entreprise appelée RM Services », dit-il.
Sophie fixa l’écran.
Puis il ajouta :
« Mais Thomas, lui, m’a déjà demandé si je pouvais lui prêter mon nom pour en créer une. J’ai refusé. »
Cette fois, Sophie ne sembla plus choquée.
Quelque chose d’autre apparaissait dans son visage.
De la colère, oui.
Mais surtout une décision.
« Je rentre chez moi », dit-elle.
Je me levai aussitôt.
« Seule ? »
« Non. Ma sœur vient avec moi. »
Elle rangea son téléphone dans son sac.
« Je ne vais pas confronter Thomas. Pas encore. »
« Alors pourquoi rentrer ? »
Sophie prit son manteau.
« Parce que je veux voir quels papiers ont disparu avant qu’il comprenne que j’ai commencé à les chercher. »













