Sophie me raconta le lendemain ce qu’elle avait trouvé.
Elle et Claire étaient arrivées à l’appartement peu après dix-neuf heures. Thomas n’était pas encore rentré. Sophie avait laissé son téléphone en mode avion et avait demandé à sa sœur de photographier chaque document avant de le remettre exactement à sa place.
« J’avais l’impression d’entrer chez quelqu’un d’autre », me dit-elle.
Pourtant, c’était son appartement depuis neuf ans.
Elle connaissait la rayure sur le parquet du couloir, la fenêtre du salon qui fermait mal quand il pleuvait, le tiroir de la cuisine où Thomas rangeait les piles neuves et les vieux tickets de parking.
Mais ce soir-là, chaque objet avait changé de sens.
Claire commença par les classeurs du bureau. Sophie fouilla la commode de leur chambre. Rien d’évident.
Puis elle se souvint d’une phrase que Thomas répétait chaque fois qu’elle cherchait un document.
« Laisse, je sais où c’est. »
Elle ouvrit son placard.
Derrière une pile de chemises de Thomas se trouvait une petite boîte métallique qu’elle n’avait jamais vue.
À l’intérieur, pas de bijoux.
Des papiers.
Une photocopie de sa carte d’identité.
Deux anciens relevés bancaires.
Une copie de sa signature sur une feuille blanche.
Et une carte bancaire périmée à son nom qu’elle pensait avoir détruite plusieurs mois auparavant.
Claire avait cessé de prendre des photos.
« Elle m’a regardée et elle m’a demandé si Thomas avait une procuration sur mes comptes », dit Sophie.
« Il en avait une ? »
« Sur notre compte joint, évidemment. Pas sur mon compte personnel. Pas sur celui de la succession. »
Dans la boîte se trouvait aussi un carnet avec des dates, des montants et des initiales.
Certaines lignes correspondaient à des paiements que Sophie avait repérés la veille.
D’autres non.
Une mention revenait plusieurs fois : “RM”.
Romain Mercier.
Une autre : “VL”.
Sophie ne connaissait personne avec ces initiales.
Elle n’eut pas le temps de chercher davantage.
La clé tourna dans la serrure.
Thomas rentrait.
Claire referma la boîte et la glissa exactement à sa place. Sophie remit les chemises devant.
« J’ai cru que mon cœur allait faire tellement de bruit qu’il l’entendrait depuis l’entrée », dit-elle.
Thomas appela son prénom.
Sophie rejoignit le salon.
Il lui sourit comme il le faisait toujours après une dispute qui n’avait pas encore eu lieu.
« Enfin. Tu m’as fait peur. »
Il voulut l’embrasser.
Elle recula d’un pas.
Thomas s’arrêta.
Claire apparut derrière elle.
Son sourire disparut.
« Qu’est-ce qu’elle fait là ? »
« Je lui ai demandé de venir. »
« Pourquoi ? »
Sophie avait préparé sa réponse dans le taxi.
« J’ai retrouvé ma carte. »
Thomas ne bougea presque pas.
« Ah oui ? Où ça ? »
« Dans un café. »
« Quelqu’un l’avait rapportée ? »
« Oui. »
C’était techniquement vrai.
Thomas sembla se détendre.
« Tu vois. Je t’avais dit que tu finirais par la retrouver. »
Sophie m’expliqua que cette phrase avait été pire que s’il avait crié.
Parce qu’il savait.
Il savait qu’elle ne l’avait pas égarée.
Et malgré cela, il continuait à jouer le rôle de l’homme patient auprès d’une femme distraite.
Sophie demanda :
« Tu étais où ce matin, vers onze heures et demie ? »
Thomas la regarda plus longtemps.
« Au bureau. Pourquoi ? »
Claire croisa les bras.
« Tu en es sûr ? »
« C’est quoi, cet interrogatoire ? »
Sophie ne répondit pas.
Thomas se tourna vers Claire.
« Tu lui montes encore la tête ? »
Claire fit un pas vers lui, mais Sophie lui toucha le bras.
« On va dormir chez elle ce soir. »
Thomas eut un rire nerveux.
« Sérieusement ? Pour une carte perdue ? »
« Retrouvée. »
Il fixa Sophie.
« Qu’est-ce que tu sais ? »
La question sortit trop vite.
Sophie le vit.
Claire aussi.
Thomas tenta aussitôt de corriger.
« Je veux dire : qu’est-ce qu’on t’a raconté ? »
Sophie prit son sac.
« Rien que je veuille discuter maintenant. »
Thomas se plaça devant la porte.
Pas assez près pour la toucher. Assez pour l’obliger à s’arrêter.
« Sophie, tu ne vas pas partir comme ça. »
« Écarte-toi. »
« On est mariés. On parle. »
« Justement. On aurait dû parler il y a longtemps. »
Il baissa la voix.
« Tu traverses une période difficile depuis ta mère. Tu interprètes tout. »
Sophie sentit, me dit-elle, une vieille mécanique se remettre en marche.
La même phrase sous plusieurs formes.
Tu es fatiguée.
Tu dramatises.
Tu oublies.
Tu ne te rappelles pas bien.
Elle avait accepté ces phrases parce qu’elles ressemblaient à de l’inquiétude.
Ce soir-là, elles ressemblaient enfin à ce qu’elles étaient : une façon de déplacer la réalité de quelques centimètres jusqu’à ce qu’elle doute de l’endroit où elle se tenait.
Claire sortit son téléphone.
« Si tu ne t’écartes pas, j’appelle la police. »
Thomas fit un pas de côté.
Sophie et sa sœur partirent.
Dans l’ascenseur, Sophie tremblait tellement qu’elle dut tenir son sac à deux mains.
Une heure plus tard, Thomas envoya un message.
On doit parler avant que ta sœur détruise notre couple.
Puis :
Je t’aime. Je ne veux pas que tu prennes une décision sous le coup de la colère.
Puis :
Romain est un menteur. S’il t’a contactée, bloque-le.
Sophie me montra les messages au café.
« Je ne lui ai jamais parlé de Romain », dit-elle.
Je relus la dernière phrase.
« Donc il sait qu’il t’a contactée. »
« Ou il sait qu’il peut me contacter. »
Ce matin-là, Sophie avait rendez-vous avec sa banque et, ensuite, avec une avocate recommandée par Claire.
Avant de partir, elle reçut un courriel du service chargé de la succession de sa mère.
Elle l’avait contacté la veille pour demander une copie complète du dossier.
Le message contenait plusieurs pièces jointes.
Sophie en ouvrit une au hasard.
C’était une demande de modification des coordonnées de contact, datée de cinq mois plus tôt.
Nouvelle adresse électronique.
Nouveau numéro de téléphone.
Les deux appartenaient à Thomas.
En bas du document figurait une signature ressemblant à celle de Sophie.
Elle agrandit l’image.
Son visage se figea.
« Ce n’est pas ma signature. »
Puis elle ouvrit la pièce suivante.
Une demande de virement.
18 000 euros.
Même signature.
Même date que la ligne apparue sur son relevé.
Bénéficiaire : RM SERVICES.
Sophie resta silencieuse longtemps.
Enfin, elle dit :
« Ce n’était pas une carte volée. »
Elle referma l’ordinateur.
« La carte, c’était juste la première fois qu’il s’est fait prendre. »













