Thomas demanda un rendez-vous.
Pas par téléphone.
Pas chez eux.
Il écrivit à l’avocate de Sophie qu’il voulait « clarifier les faits avant que la situation ne devienne irréversible ».
Sophie accepta à une condition : la rencontre aurait lieu au cabinet de son avocate.
« Pourquoi tu veux l’écouter ? » lui demanda Claire.
Sophie me raconta plus tard qu’elle avait mis du temps à répondre.
« Parce que pendant des jours, j’ai imaginé cent explications. Je veux entendre celle qu’il choisit quand il sait que je possède les documents. »
Thomas arriva avec dix minutes d’avance.
Il portait le même manteau bleu marine que Sophie lui avait offert pour ses quarante ans. Ce détail la frappa plus que tout le reste. On peut découvrir qu’un homme a falsifié des signatures et remarquer malgré soi qu’il porte encore le manteau qu’on a choisi ensemble.
Il s’assit en face d’elle.
L’avocate resta dans la pièce.
Thomas regarda Sophie.
« Tu as maigri. »
Elle ne répondit pas.
« Je suis inquiet pour toi. »
« Ne commence pas comme ça. »
Il baissa les yeux.
Puis il posa une chemise cartonnée sur la table.
À l’intérieur se trouvaient des relevés, un échéancier et plusieurs courriels liés au projet de Saint-Ouen.
« Voilà ce qui s’est passé », dit-il.
Pendant presque vingt minutes, Thomas raconta son histoire.
Le projet avait commencé correctement.
Puis un investisseur s’était retiré.
Un sous-traitant avait exigé d’être payé.
Vincent Lemaire avait avancé des fonds et réclamé des garanties.
Thomas avait cru qu’un nouveau contrat permettrait de combler le trou en quelques semaines.
Il avait d’abord augmenté le plafond d’une carte de Sophie parce qu’il avait besoin d’une réserve.
« Sans me demander », dit-elle.
« Je pensais la remettre comme avant dès que— »
« Sans me demander. »
Thomas se tut.
« Oui. »
Ensuite, les dettes avaient grossi.
Il avait utilisé de petites sommes.
Puis davantage.
Il avait confié certaines courses à Romain parce qu’il ne voulait pas que son propre nom apparaisse partout.
Quand la mère de Sophie était morte et que l’argent de la succession était devenu accessible, Thomas avait vu une solution temporaire.
Toujours ce mot.
Temporaire.
Sophie l’interrompit.
« Pourquoi RM Services ? »
Thomas serra les lèvres.
Il admit avoir préparé des documents en utilisant les informations de Romain.
« Tu as créé une société avec son identité ? »
« Ce n’est pas aussi simple. »
L’avocate intervint.
« Répondez seulement si vous souhaitez répondre. »
Thomas regarda Sophie.
« J’avais besoin d’une structure pour facturer certaines prestations. »
« Qui n’existaient pas. »
« Des prestations devaient exister. Le projet devait repartir. »
Sophie resta immobile.
« Et ma signature ? Elle devait exister plus tard, elle aussi ? »
Thomas passa les mains sur son visage.
Pour la première fois depuis le début de la rencontre, il ne sembla plus chercher la bonne formulation.
« J’ai paniqué. »
Sophie attendit.
« Ce n’est pas une réponse. »
« J’ai paniqué, Sophie. J’avais des gens qui m’appelaient tous les jours. Je ne dormais plus. Je voyais tout ce qu’on avait construit disparaître. L’appartement. Nos économies. Notre vie. »
« Alors tu as pris les miennes. »
« Je voulais sauver les nôtres. »
Elle le regarda longtemps.
« Pourquoi tu m’as dit que j’oubliais tout ? »
Thomas ne répondit pas.
Cette fois, son silence dura assez longtemps pour que même son avocate cesse de prendre des notes.
Sophie répéta :
« Pourquoi tu m’as dit que j’étais trop stressée pour gérer les chiffres ? Pourquoi tu as raconté à Claire que j’avais des crises d’angoisse ? Pourquoi tu as caché mes courriers ? »
Thomas regarda la table.
« Parce que si tu avais commencé à vérifier… »
Il s’arrêta.
Mais la phrase était déjà complète.
Sophie sentit, me dit-elle, quelque chose se détacher en elle.
Pas son amour.
Pas encore.
Plutôt le dernier morceau de doute.
« Tu avais besoin que je ne vérifie pas », dit-elle.
Thomas releva les yeux.
« Je savais que tu aurais eu peur. »
« Tu avais besoin que je ne vérifie pas. »
Il secoua la tête.
« Je te connais. Tu aurais voulu tout arrêter au premier problème. »
« C’était mon droit. »
« Et nous aurions tout perdu ! »
Sa voix monta pour la première fois.
L’avocate lui demanda de se calmer.
Thomas inspira.
« Excuse-moi. »
Sophie ne bougea pas.
Il reprit plus bas.
« J’allais remettre l’argent. »
« Peut-être. »
Thomas sembla surpris.
« Tu me crois ? »
« Je crois que tu voulais éviter d’être découvert. Peut-être que tu aurais remis l’argent si tu en avais eu les moyens. Mais tu aurais quand même falsifié ma signature. Tu aurais quand même utilisé mon nom. Tu m’aurais quand même laissé croire que j’étais incapable de me souvenir de mes propres affaires. »
Thomas se pencha vers elle.
« Qu’est-ce que tu veux que je fasse ? »
C’était la première question réellement utile qu’il lui posait depuis le début.
Sophie avait préparé sa réponse.
« Tu communiques désormais par les avocats pour tout ce qui concerne l’argent et l’appartement. Tu ne touches plus à mes comptes, à mes documents ni à mon courrier. Je reste chez Claire pour le moment. Et je ne retire pas ma plainte. »
Thomas pâlit.
« Sophie… »
« Non. »
« Si tu maintiens ça, je peux perdre mon travail. »
« Tu aurais dû y penser avant d’utiliser mon identité. »
Il la fixa.
« Donc tu veux me détruire. »
Sophie secoua lentement la tête.
« C’est ça qui est terrible, Thomas. Tu crois encore que ma décision concerne ce qui va t’arriver à toi. »
Il resta silencieux.
La rencontre s’arrêta là.
À la sortie, Sophie descendit les escaliers du cabinet au lieu de prendre l’ascenseur. Elle avait besoin de bouger.
Claire l’attendait dans un café au coin de la rue.
Quand Sophie s’assit, sa sœur demanda :
« Il a reconnu ? »
« Assez. »
« Et toi, ça va ? »
Sophie regarda ses mains.
« Je pensais que j’allais être soulagée. »
« Tu ne l’es pas ? »
« Si. Mais je suis aussi triste. »
Elle se mit à pleurer pour la première fois depuis le jour du terminal.
Pas à cause des dix-huit mille euros.
Pas à cause de Romain.
Pas même à cause des signatures.
Elle pleurait l’homme qu’elle avait cru avoir en face d’elle pendant neuf ans.
Le soir, elle m’envoya un message pour me remercier encore d’avoir regardé le nom sur la carte.
Je répondis que n’importe qui l’aurait fait.
Elle écrivit :
Non. Beaucoup de gens auraient simplement relancé le terminal.
Le lendemain matin, Thomas entra dans le café.
J’étais seule derrière le comptoir.
Il ne m’avait jamais vue.
Mais quand il posa les yeux sur mon badge, puis sur les deux terminaux de paiement, je compris immédiatement qui il était.
Il s’approcha.
« Vous étiez là avec Sophie ? »
Je ne répondis pas tout de suite.
Il posa une enveloppe sur le comptoir.
« J’ai juste besoin de vous parler cinq minutes. »













