Mathieu a fermé la porte de la sellerie derrière lui, sans la verrouiller.
Le bruit a résonné dans cette petite pièce où nous avions passé tant d’heures avec notre père.
Je me suis redressée, le téléphone toujours à la main.
« Dimanche, je suis revenu ici après le dîner », a-t-il commencé.
« Pour faire quoi ? »
« Ranger le matériel. Réparer une attache. Je savais qu’il fallait préparer Aurore pour la visite du lendemain. »
Je lui ai demandé quelle visite.
Il a détourné les yeux.
Marc Delmas devait revenir avec un entrepreneur pour mesurer les stalles, mais il avait finalement annulé au dernier moment.
Mathieu avait voulu sortir la jument avant leur passage pour qu’elle ne gêne personne.
« Tu pouvais simplement la mettre au pré », ai-je dit.
« Je sais. »
« Et le tapis ? »
Il a pris la boîte en fer entre ses mains, l’a reposée, puis s’est assis sur un tabouret.
Je l’avais rarement vu chercher ses mots aussi longtemps.
« Le tapis était abîmé. Je l’ai eu en main dimanche. »
« Lucie a remarqué qu’il avait disparu de sa place. »
« C’est moi qui l’avais pris. »
« Pourquoi tu me l’as caché ? »
Il s’est frotté le visage.
« Parce qu’après ce que tu as trouvé, tout ce que je dis sonne comme un aveu. »
La réponse pouvait être vraie.
Elle pouvait aussi être une nouvelle façon de gagner du temps.
J’ai demandé à regarder ses mains.
Il m’a montré une petite coupure cicatrisée sur un doigt, sans que je puisse savoir si elle avait le moindre rapport avec les fils de fer.
« Je ne vais pas deviner à ta place, Mathieu. Raconte-moi tout. »
Il m’a alors parlé d’un courrier reçu en fin de semaine précédente.
La banque refusait de prolonger certaines facilités de trésorerie sans un plan précis.
La toiture d’un bâtiment menaçait de laisser passer l’eau sur le stock de fourrage.
Il avait repoussé les réparations et utilisé ses économies personnelles pour couvrir deux échéances.
« Pourquoi ne m’as-tu pas appelée ? »
« Tu m’as dit l’an dernier que tu ne pourrais pas quitter Caen. J’ai pensé que tu ne voulais pas gérer ça. »
« Ce n’est pas la même chose que de ne pas vouloir savoir. »
Il a levé la tête.
« Peut-être. Mais quand papa est mort, j’étais ici chaque matin. J’ai eu l’impression que si je m’arrêtais une journée, tout tomberait. »
J’ai regardé les brides suspendues au mur.
Il disait vrai sur une partie de notre histoire.
Je venais avec des gâteaux, j’aidais à nettoyer et je repartais le dimanche soir.
Lui restait avec les papiers, les pannes et les factures.
Nous avions laissé cette répartition s’installer sans jamais la nommer.
« Tu avais le droit de me dire que tu n’en pouvais plus », ai-je répondu. « Pas de faire souffrir Aurore. »
Il a serré les mâchoires.
« Je n’ai pas dit que je lui avais fait du mal. »
J’ai sorti l’enveloppe contenant le métal.
Le bord relevé se devinait sous le papier.
Je l’ai posée sur un meuble, à distance de lui.
« Quelqu’un a pris une lamelle, l’a façonnée et l’a attachée au tapis avec deux fils. Ce n’est pas une usure normale. Tu le sais aussi bien que moi. »
Mathieu est resté silencieux.
Puis il a murmuré qu’il n’aurait jamais fallu que les choses aillent si loin.
Cette phrase m’a glacée davantage que son silence.
« Quelles choses ? »
Il a eu un mouvement vers la porte, avant de s’arrêter.
« Je voulais qu’elle soit retirée des écuries. Je ne voulais plus de cette discussion sans fin. »
« En lui faisant mal ? »
« Je voulais qu’on reconnaisse qu’on ne pouvait plus l’utiliser. »
« Qui, on ? »
« Les gens de l’agence. Et toi. »
Je l’ai regardé sans parvenir à répondre.
Mathieu s’est mis à parler plus vite.
Il disait qu’Aurore représentait des frais, que les stalles étaient en mauvais état, que l’acheteur potentiel ne voulait pas d’un animal sur place à la remise des bâtiments.
Il avait essayé de me convaincre d’accepter une pension ailleurs, mais ne m’avait envoyé qu’un bref message auquel je n’avais pas donné suite.
Ensuite, avait-il dit, il avait commencé à tout voir comme une obstruction.
« Et tu as décidé que si elle paraissait dangereuse, plus personne ne pourrait discuter ? »
Il n’a pas répondu immédiatement.
Je n’entendais que le bruit d’un abreuvoir automatique derrière le mur.
« Je me suis dit qu’elle se débattrait une fois », a-t-il enfin avoué. « Que ça suffirait à arrêter le travail avec elle. »
J’ai senti mes mains trembler.
« Une fois ? Elle a souffert plusieurs jours. »
« Je n’avais pas mesuré ce que ça lui ferait. »
Je me suis rappelé que papa vérifiait toujours les coutures du matériel avant de poser une selle.
Mathieu l’avait vu faire aussi souvent que moi.
Il connaissait la différence entre une pièce de réparation et une pointe capable de blesser.
Ce savoir rendait son explication plus difficile à entendre, pas plus crédible.
« Tu as façonné une pointe. Tu savais qu’elle toucherait son dos. »
Il a baissé la tête.
Je ne voulais pas lui permettre de transformer un geste délibéré en simple maladresse.
« Après la première réaction, pourquoi ne pas avoir retiré le métal ? »
« J’ai eu peur que tu comprennes. Puis j’ai eu peur que Lucie le voie. Et plus je mentais, plus je me disais que je ne pouvais plus revenir en arrière. »
J’ai reculé d’un pas.
Nous étions nés dans la même maison.
J’avais appris à monter à vélo derrière lui, puis à seller les chevaux en suivant ses conseils.
Une part de moi cherchait encore le grand frère qui ramassait mes genoux écorchés.
Mais celui qui me parlait venait de décrire des jours de souffrance infligée à un animal incapable de se défendre.
« Tu as laissé le van venir », ai-je dit.
« Oui. »
« Tu savais qu’elle risquait de ne pas revenir. »
Il s’est mis à pleurer sans bruit.
Cela ne m’a pas donné envie de le consoler.
J’ai repris le tapis, l’enveloppe et mon téléphone.
Avant de sortir, je lui ai posé une dernière question :
« Dis-moi clairement qui a fixé cette lamelle. »
Mathieu a enfin soutenu mon regard.
« C’est moi. »
Je croyais être venue sauver la jument de notre père.
Je comprenais maintenant que je devais aussi décider ce que je ferais de l’aveu de mon propre frère.
Pour savoir quelle décision j’ai prise après cet aveu, poursuivez dans la partie 5.













