J’ai relu trois fois les mots écrits au crayon.
Il y avait le plan des bâtiments, une estimation de leur valeur et plusieurs feuilles portant le logo d’une agence de Bayeux.
Le document n’était pas une vente signée.
C’était une proposition en cours de négociation, accompagnée d’une liste de conditions à remplir avant une éventuelle promesse.
L’une d’elles concernait la libération des anciennes écuries.
Je me suis assise à la table de la cuisine.
Depuis la mort de papa, Mathieu répétait que les travaux coûtaient cher et que l’exploitation rapportait peu.
Je le croyais.
Il travaillait ici presque tous les jours tandis que je vivais à Caen, où j’avais un emploi dans une bibliothèque municipale.
Je payais ma part de certaines dépenses, mais je ne voyais pas les factures quotidiennes.
J’avais pris son silence pour de la fatigue.
Peut-être y avait-il autre chose.
Mathieu est entré avec ses bottes couvertes de boue.
Il a vu la chemise devant moi et s’est arrêté.
« Depuis quand tu fouilles dans mes papiers ? »
« Ce sont les papiers de la ferme. Et nous en sommes tous les deux propriétaires. »
« C’est une étude, rien de plus. »
Je lui ai montré la ligne sur les écuries.
« Pourquoi faut-il les vider avant vendredi ? »
« Parce que les gens qui investissent veulent voir ce qu’ils achètent. »
« Aurore fait partie des choses à vider ? »
Il a repoussé une chaise sans s’asseoir.
« Tu mélanges tout. »
« Alors explique-moi. »
Mathieu a fini par admettre qu’il discutait depuis plusieurs semaines avec Marc Delmas, un homme qui souhaitait transformer une partie des bâtiments en hébergements touristiques.
La maison et les pâtures les plus éloignées resteraient, disait-il, à la famille.
La vente lui permettrait de payer les réparations de toiture et plusieurs factures en retard.
« Pourquoi ne m’en avoir jamais parlé ? »
« Parce que chaque fois que je prononce le mot vendre, tu me racontes un souvenir de papa. Moi, je dois régler les échéances. »
Sa phrase m’a touchée plus profondément que je ne voulais le montrer.
Je me suis rappelé les appels auxquels je répondais rapidement, les week-ends où je promettais de passer avant d’annuler.
Il avait porté beaucoup de choses seul.
Mais cela ne lui donnait pas le droit de choisir en cachette pour nous deux.
« Je veux voir les comptes », ai-je répondu.
« Tu ne me fais plus confiance ? »
« Pas après ce matin. »
Il est resté immobile un instant, puis il m’a indiqué le classeur bleu rangé sous l’évier.
Je l’ai ouvert devant lui.
Les factures d’aliments, de vétérinaire et d’électricité étaient réelles.
Celles des réparations aussi.
Cependant, deux devis de l’agence portaient des dates antérieures aux premières crises d’Aurore.
Un autre document était une note de rendez-vous avec une mention de la main de Mathieu : « Prévoir solution pour cheval. »
« Ça veut dire quoi, une solution ? »
« Trouver une pension, la vendre si c’était possible, ou envisager ce que le vétérinaire dirait. »
« Et tu as directement envisagé qu’elle meure. »
« Ne me fais pas dire ce que je n’ai pas dit. »
Je n’ai pas insisté.
Je ne voulais pas transformer la découverte du métal en un procès improvisé, où la colère remplacerait les faits.
J’ai pris en photo les documents utiles à la discussion sur notre propriété et les ai laissés à leur place.
Plus tard, Lucie m’a aidée à nettoyer une auge dans la cour.
Sans que je la questionne, elle m’a parlé d’une visite de Marc Delmas.
Il était venu mardi avec un appareil photo et avait demandé si les stalles pouvaient être débarrassées rapidement.
Mathieu lui avait répondu qu’il s’en occupait.
« Il a approché Aurore ? » ai-je demandé.
« Je ne l’ai pas vu entrer dans son box. Et je n’étais pas là toute la journée. »
Encore une limite importante.
Marc pouvait avoir un intérêt à ce que les lieux soient vides, mais rien ne le reliait à la lamelle.
Je devais me garder d’accuser le premier homme dont le nom apparaissait sur un dossier.
Je me suis souvenue d’une visite de papa, quelques années plus tôt, dans mon appartement de Caen.
Il avait parlé de l’avenir de la ferme avec une inquiétude que je n’avais pas prise au sérieux.
« Mathieu sait réparer presque tout, mais il ne sait pas demander qu’on l’aide », avait-il dit.
J’avais répondu que mon frère avait toujours aimé travailler seul.
Papa avait secoué la tête, sans poursuivre.
Sur le moment, je n’avais retenu que la tendresse dans sa voix.
Ce jour-là, dans la cour, ses mots prenaient un autre sens.
Une personne peut être épuisée, blessée dans sa fierté, même désespérée, sans que cela efface sa responsabilité pour les gestes qu’elle choisit.
Je cherchais à comprendre Mathieu, pas à lui préparer une excuse.
J’ai appelé le notaire chargé de la succession.
Sa collaboratrice m’a confirmé qu’aucune cession d’un bien détenu en indivision ne pouvait être conclue de cette manière sans mon accord.
Elle m’a proposé un rendez-vous pour examiner précisément ce qui était envisagé.
Ce rappel m’a soulagée, mais il ne payait aucune facture et ne soignait pas Aurore.
À la tombée du jour, je suis retournée dans la sellerie.
Il y flottait l’odeur du cuir humide et de la poussière de foin.
Je cherchais l’ancien carnet de soins, pas de nouvelles accusations.
Dans une caisse basse, j’ai découvert les couvertures d’hiver et une boîte en fer où papa conservait de petites pièces de réparation.
Il m’arrivait autrefois de l’aider à les trier.
Un emplacement était vide dans le couvercle, entre des rondelles et des clous.
À côté, un rouleau de fil galvanisé avait été coupé net.
Je n’étais pas capable de dire quand ces objets avaient été utilisés ni par qui.
J’ai photographié la boîte sans rien déplacer.
Alors que je refermais la caisse, Mathieu s’est présenté dans l’encadrement de la porte.
Il a aperçu mon téléphone et la boîte ouverte.
Son visage s’est fermé.
« Il faut qu’on parle de dimanche soir », a-t-il dit.
C’était la première fois qu’il mentionnait de lui-même la soirée précédant les troubles d’Aurore.
Et je me suis demandé ce qu’il avait si longtemps hésité à me raconter.
Pour entendre ce que Mathieu taisait depuis dimanche, poursuivez dans la partie 4.













