J’aurais pu répondre à Mme Roussel que son chauffeur mentait. Le mot me brûlait la langue. Pourtant, je lui demandai seulement de consigner une question : quelle consigne de sécurité avais-je exactement refusée, alors que ma seconde validation était visible sur la vidéo ? Elle marqua une pause, puis me proposa une rencontre au dépôt administratif. Le conducteur pourrait y exposer sa version, en présence d’une responsable et avec mon accord. J’acceptai, à condition qu’Adrien ne soit pas obligé de revivre la scène devant lui.
La réunion eut lieu le jeudi suivant, dans une salle blanche où une carafe d’eau se trouvait au milieu de la table. Claire m’accompagnait. Julien avait remis une copie de l’enregistrement original au service désigné par Mme Roussel, qui confirma sa réception avant de commencer. Adrien, lui, avait préféré s’en tenir à son témoignage écrit. Je l’avais assuré qu’il n’avait rien à prouver en venant s’asseoir sous le regard du chauffeur.
L’homme entra cinq minutes après nous. Il portait une chemise bleu pâle, sans sa veste d’uniforme, et semblait plus petit qu’au volant. Mme Roussel le présenta : Mathieu Caron. Il serra la main de Claire, puis me salua d’un mouvement de tête. Je ne cherchai pas à obtenir une politesse particulière de sa part. Je voulais l’entendre répondre à des faits précis.
Mme Roussel rappela les règles de la rencontre. Elle n’était pas là pour prononcer une sanction devant nous, ni pour décider que l’un des participants avait raison avant examen. Monsieur Caron prit la parole le premier. Il expliqua qu’il avait du retard, qu’une lecture infructueuse s’était produite et que j’avais refusé de libérer l’entrée. Il disait avoir craint de bloquer le véhicule dans la circulation.
« Je vous ai demandé une deuxième lecture », répondis-je. « Pourquoi l’avez-vous refusée ? »
« Je pensais que la carte ne passerait pas. »
« Vous pensiez. Vous ne le saviez pas. »
Il croisa les bras. Son regard alla vers Mme Roussel, puis revint sur moi.
« Quand on accumule du retard, les voyageurs suivants se plaignent aussi. Vous ne voyez qu’un arrêt, madame. Moi, je fais toute une ligne. »
J’avais préparé une longue réplique. Elle resta dans mon sac. À la place, je lui demandai ce qui se serait passé si j’avais obéi et attendu le bus suivant. Il répondit que le problème aurait été réglé par le service commercial. Je lui montrai alors la capture de l’écran vert tirée de l’enregistrement.
« Et le service commercial aurait-il pu me rendre les minutes passées à croire que j’étais en faute ? »
Il ne répondit pas. Mme Roussel lui demanda de regarder un bref passage de la vidéo. Julien avait indiqué l’heure exacte. On y entendait distinctement mes deux demandes de recommencer et le refus du conducteur. Le son n’était pas parfait, mais les mots essentiels ne se perdaient pas dans le bruit du moteur.
À la seconde validation, Mathieu Caron avança légèrement sa chaise. Sa voix, lorsqu’il reprit, avait changé.
« J’ai reconnu qu’elle était valide. Je lui ai demandé de s’asseoir. »
« Vous avez reconnu que la carte fonctionnait », précisai-je. « Pas que vous m’aviez ordonné de partir sans raison suffisante. »
Claire posa doucement sa main près de mon coude. Elle n’intervint pas. Ce simple geste m’aida à continuer sans parler plus fort.
Mme Roussel aborda ensuite la scène de l’arrêt des Tilleuls. Le chauffeur expliqua qu’un déambulateur pouvait gêner la circulation des passagers en cas de freinage. On lui demanda s’il avait proposé à Adrien de le placer dans un espace adapté ou d’attendre que des voyageurs se déplacent. Non. Avait-il vérifié si le véhicule disposait de la place nécessaire ? Il admit ne pas l’avoir fait.
« Il y avait des sièges libres », dis-je.
« Les sièges ne sont pas la question », répliqua-t-il.
« Non. La question est de savoir pourquoi vous avez décidé avant même qu’il monte. »
Le silence qui suivit fut moins confortable que les échanges précédents. Monsieur Caron fixa la carafe. Mme Roussel écrivit longuement sur son cahier. Je remarquai qu’elle ne prenait plus seulement des notes sur les passagers, mais aussi sur les actes du conducteur.
À la pause, je sortis dans le couloir. Je n’avais pas envie de pleurer devant la salle entière, mais ma colère m’avait épuisée. Claire me rejoignit près du distributeur d’eau.
« Tu veux arrêter ? »
« Non. Je veux rentrer chez moi. Ce n’est pas pareil. »
Elle me donna un mouchoir, puis attendit sans commenter. Quand nous retournâmes dans la pièce, Mme Roussel indiqua qu’elle souhaitait consulter les données du valideur et le suivi de la course avant toute conclusion. Le conducteur affirma qu’il accepterait cette vérification.
À la fin de la réunion, il resta dans le couloir pendant que Mme Roussel raccompagnait Claire au secrétariat pour récupérer une copie du compte rendu. Je me retrouvai face à lui près de la sortie. Je pris soin de ne pas transformer cet instant en nouvelle confrontation. C’est lui qui parla.
« Je n’ai pas voulu vous humilier. »
« Pourtant, c’est ce qui s’est passé. »
Il baissa les yeux. Il me dit que, depuis plusieurs mois, les conducteurs recevaient des remarques incessantes sur leurs retards et qu’on leur répétait de ne pas prolonger les discussions à l’entrée. Je lui répondis que cela méritait peut-être aussi d’être examiné, mais que rien de tout cela ne l’avait obligé à m’affirmer que ma carte était bloquée.
« Je sais », finit-il par dire.
Ce furent deux petits mots, prononcés trop tard pour effacer les autres. Je lui demandai s’il les répéterait devant Mme Roussel. Il hésita, puis répondit qu’il avait déjà donné sa version. Je compris qu’il était prêt à me concéder un regret dans un couloir, pas encore à l’inscrire dans un compte rendu.
Dehors, Claire et moi marchâmes jusqu’au tramway. Je lui racontai cet échange. Elle me demanda si j’avais ressenti de la pitié pour lui. Un peu, oui. Il avait l’air fatigué et son travail ne devait pas être simple. Mais cette fatigue ne rendait pas la mienne moins réelle, ni celle d’Adrien.
Le soir même, j’écrivis à Mme Roussel. Je demandai que l’enquête examine non seulement le comportement de Monsieur Caron, mais aussi les consignes de gestion des retards et la façon dont les réclamations étaient classées. L’affaire avait commencé devant une porte qui se refermait. Elle continuait maintenant dans des bureaux où une autre sorte de porte, plus discrète, risquait de rester close.













