« Depuis le début de quoi ? » demandai-je.
L’homme ne répondit pas immédiatement. Il regarda le chauffeur, puis les passagers qui s’étaient retournés. Le moteur tournait toujours et, derrière le pare-brise, un cycliste attendait de pouvoir traverser. Nous n’étions plus dans une simple discussion sur un titre de transport : tout le monde l’avait compris, sans savoir encore pourquoi.
« Depuis l’arrêt de la place des Tilleuls », dit-il. « Je n’avais pas prévu de filmer madame. J’avais commencé avant qu’elle monte. »
Le chauffeur se redressa dans son siège.
« Vous allez vous asseoir ou descendre. Je dois reprendre mon service. »
« Reprenez-le », répondit l’homme. « Mais je garderai l’enregistrement. »
Je ne voulais pas qu’une nouvelle dispute éclate à cause de moi. Je lui demandai son prénom. Il s’appelait Julien. Il devait avoir l’âge de ma fille, peut-être un peu moins. Il parla moins fort quand il se tourna vers moi, comme s’il avait conscience de la différence entre défendre quelqu’un et parler à sa place.
« On peut regarder après, si vous préférez. »
J’acquiesçai. Une dame aux cheveux gris, installée derrière le siège réservé, me proposa sa place. Je la remerciai mais choisis de m’asseoir un peu plus loin. Mes jambes tremblaient, ce que je trouvais humiliant après avoir si soigneusement tenu tête au chauffeur. Il avait suffi de quelques mots prononcés devant des inconnus pour me donner l’impression que je devais justifier ma présence dans un véhicule que j’empruntais depuis vingt ans.
Le bus repartit enfin. Julien resta debout jusqu’au prochain arrêt, puis revint vers moi. Il baissa la luminosité de son téléphone et lança sa vidéo sans le son. On distinguait les barres jaunes du bus, quelques épaules et le poste de conduite. L’image bougeait beaucoup. Au début, je ne compris pas ce que je devais voir.
« Regardez près de la porte », souffla-t-il.
Un homme âgé apparaissait sur le trottoir. Il poussait un déambulateur pliant d’une main et tenait sa carte de transport dans l’autre. Son manteau beige était trop léger pour le vent de ce jeudi d’octobre. Il approcha du marchepied, mais le chauffeur tendit le bras en travers du passage.
Julien augmenta le son à peine assez pour que je l’entende.
« Pas avec ça. Vous allez encombrer l’allée. »
L’homme avait répondu quelque chose d’inaudible, puis montré l’intérieur du bus. Il restait pourtant plusieurs places libres. Le chauffeur avait indiqué l’arrêt d’un geste impatient.
« Attendez le suivant, monsieur. »
La porte s’était refermée. L’homme n’avait pas crié. Il avait simplement reculé, son déambulateur coincé contre le bord du trottoir. Le bus avait quitté l’arrêt en le laissant là.
Je regardai deux fois cette scène. Julien arrêta l’image juste avant le démarrage. On voyait le visage de l’homme de profil et ses doigts crispés sur la poignée de son appareil.
« Pourquoi avez-vous commencé à filmer ? » demandai-je.
« Parce qu’à l’arrêt précédent, le chauffeur venait de répondre sèchement à une dame qui cherchait sa monnaie. Je n’ai pas eu le temps de sortir mon téléphone. Alors je l’ai gardé prêt. Je pensais surtout signaler sa conduite au réseau. »
Julien précisa qu’il n’avait filmé aucun accident, aucune violence spectaculaire. Seulement deux personnes qu’on avait voulu faire descendre ou empêcher de monter. Je lui fus reconnaissante de ne pas essayer de rendre la scène plus grave qu’elle n’était. Je pensais déjà qu’elle l’était suffisamment.
« Est-ce que vous allez mettre ça sur Internet ? »
« Pas sans vous en parler. Et l’autre monsieur n’a donné son accord pour rien. Je peux conserver le fichier original et vous en envoyer une copie. »
Je sortis mon carnet de courses. Sur la dernière page, entre les pommes de terre et une boîte de lessive, je notai le prénom de Julien et son numéro. Il me demanda comment je m’appelais.
« Mireille Lenoir. »
Il l’inscrivit dans ses contacts sans commentaire. Le plus surprenant fut de voir à quel point un échange aussi ordinaire me soulageait. Pendant plusieurs minutes, j’avais été « madame », c’est-à-dire un obstacle à déplacer. Là, quelqu’un avait pris la peine de me demander mon nom.
Je descendis trois arrêts plus tard. Julien descendit aussi pour m’envoyer le fichier sur le trottoir, à l’écart des voyageurs. Nous vérifiâmes ensemble qu’il contenait bien le début de l’enregistrement et l’heure de prise de vue. Puis il repartit de son côté. Je marchai lentement jusqu’à mon immeuble, les mains enfoncées dans les poches.
À la maison, ma fille Claire téléphona comme elle le faisait souvent le jeudi. Elle me raconta d’abord sa journée, les devoirs de mon petit-fils, un robinet à remplacer. Je lui parlai du bus seulement à la fin. J’aurais voulu le faire avec détachement, mais ma voix se brisa sur le mot « descendre ».
« Maman, tu aurais pu prendre le suivant », dit-elle, inquiète. « Tu n’es pas obligée de te battre contre tout le monde. »
« Il n’y avait aucune raison que je descende. »
Elle se tut. Depuis la mort de mon mari, deux ans plus tôt, Claire s’inquiétait de tout : mes rendez-vous, mes escaliers, même mes promenades après la tombée du jour. Je savais qu’elle pensait à ma sécurité. Pourtant, à certains moments, ses précautions ressemblaient un peu trop à celles des autres : des décisions prises avant qu’on me consulte.
Je lui promis de ne rien publier et de faire une réclamation officielle. Nous nous quittâmes sur une phrase un peu raide, sans nous fâcher tout à fait.
Le lendemain matin, j’appelai le service clientèle du réseau de Tours. La personne qui me répondit nota la date, la ligne et l’heure. Quand je mentionnai l’autre voyageur laissé à l’arrêt, elle me demanda si je connaissais son identité. Je dus répondre non.
« Sans son nom, madame, nous ne pourrons pas ouvrir de dossier pour lui. En revanche, votre incident sera enregistré. »
Elle me donna un numéro de réclamation. Je le recopiai deux fois pour ne pas le perdre.
Avant de raccrocher, je demandai une dernière chose : que les images et les données du véhicule soient conservées pendant l’examen de ma plainte. Elle répondit qu’elle transmettrait la demande au service compétent.
Deux heures plus tard, je reçus un courriel automatique. Il confirmait la réception de ma réclamation. Mais l’objet affiché au-dessus du numéro me fit poser ma tasse de café : « Contestation d’un refus de validation pour titre non conforme. »
Mon titre venait de devenir non conforme dans un dossier où personne n’avait encore regardé la vidéo.













