« Votre carte est bloquée. Vous descendez. »
La porte du bus commençait déjà à se refermer lorsque je relevai les yeux vers le chauffeur.
« Pardon ? »
Il appuya de nouveau sur le bouton et la porte s’ouvrit juste assez pour que je reste sur la première marche.
« Votre carte ne passe pas. »
Je regardai le valideur.
Puis ma carte.
« Je l’ai utilisée ce matin. »
« Maintenant, elle ne fonctionne pas. »
Il tendit la main vers le bouton de fermeture.
Je ne mis pas ma main devant la porte.
À mon âge, je n’avais aucune envie de tester mes réflexes contre un mécanisme de bus.
Mais je ne descendis pas non plus.
« Je peux réessayer. »
Le chauffeur soupira.
« Madame, il y a du monde derrière vous. »
Je me retournai.
Deux personnes attendaient effectivement sur le trottoir.
Je montai complètement pour les laisser passer.
Le chauffeur secoua la tête.
« Vous n’avez pas compris. Vous descendez. »
Son ton attira plusieurs regards.
Le bus était à moitié plein.
Fin d’après-midi.
Des gens rentraient du travail.
D’autres regardaient leur téléphone.
Personne n’avait envie d’être mêlé à une dispute entre une femme de soixante-sept ans et un chauffeur pressé de repartir.
Moi non plus.
Je montrai simplement ma carte.
« Mon abonnement est valide jusqu’à la fin du mois. »
« La machine dit autre chose. »
Je regardai l’écran.
« Non. »
Il fronça les sourcils.
« Comment ça, non ? »
« Elle vient d’afficher mon nom. »
Une seconde passa.
Il regarda brièvement le valideur.
Puis moi.
« Ce n’est pas une validation. »
« Alors laissez-moi recommencer. »
« Ça ne sert à rien. »
Le ton était devenu plus sec.
Derrière moi, un homme venait de monter.
Le chauffeur lui fit signe de passer.
« Allez-y, monsieur. »
L’homme valida son titre de transport.
Bip.
Puis il continua vers l’intérieur.
Je restai près du poste du conducteur.
« Pourquoi lui peut essayer et pas moi ? »
Le chauffeur posa une main sur son volant.
« Parce que sa carte fonctionne. »
« Vous ne savez pas si la mienne fonctionne puisque vous refusez que je la valide une deuxième fois. »
Il me fixa.
Je n’élevais pas la voix.
Cela semblait l’agacer encore plus.
« Madame, je ne vais pas bloquer toute la ligne pour ça. »
« Moi non plus. »
Je levai ma carte.
« Une seconde suffit. »
Quelques sièges plus loin, un homme d’une trentaine d’années nous regardait.
Je remarquai son téléphone.
Il le tenait verticalement.
Caméra orientée vers l’avant.
Je pensai qu’il filmait peut-être la rue.
Ou quelque chose derrière moi.
Je n’y prêtai pas davantage attention.
Le chauffeur, lui, ne semblait pas l’avoir remarqué.
« Dernière fois », dit-il. « Vous descendez. »
Je regardai le valideur.
Puis lui.
« Et moi, je vous demande simplement de regarder l’écran. »
Je posai ma carte sur l’appareil.
Un bip clair retentit.
Vert.
L’écran changea.
Mon nom apparut.
Puis l’information que j’attendais.
Abonnement valide.
Je laissai ma carte en place une seconde de plus.
« Vous voyez ? »
Le chauffeur regarda l’écran.
Cette fois, il ne répondit pas immédiatement.
Je retirai ma carte.
Une femme assise près de la fenêtre secoua légèrement la tête.
Quelqu’un derrière moi murmura:
« C’était valide. »
Le chauffeur inspira.
« Très bien. Asseyez-vous. »
Comme si rien ne s’était passé.
Comme si je venais simplement de lui faire perdre trente secondes.
Je restai là.
« Pourquoi m’avez-vous dit qu’elle était bloquée ? »
Il tourna la tête vers moi.
« Madame, votre carte a peut-être mal été lue la première fois. C’est réglé. »
« Non. Vous m’avez dit de descendre avant même de me laisser réessayer. »
Son visage se ferma.
« Asseyez-vous maintenant. »
C’est alors que l’homme au téléphone se leva.
Il était assis trois rangées derrière moi.
Jean sombre.
Veste claire.
Sac en bandoulière.
Il marcha lentement jusqu’à l’avant du bus.
Le chauffeur le regarda.
« Qu’est-ce qu’il y a encore ? »
L’homme leva légèrement son téléphone.
L’écran était orienté vers lui.
Une vidéo tournait.
Je distinguai le compteur d’enregistrement.
Il ne venait pas de commencer.
Plusieurs minutes étaient déjà affichées.
Le chauffeur le remarqua aussi.
Son visage changea.
« Vous filmez quoi ? »
L’homme ne baissa pas le téléphone.
« Tout. »
« Vous n’avez pas le droit de me filmer comme ça. »
« Je n’ai rien diffusé. »
Puis il me regarda.
« Madame, votre carte fonctionnait. On l’a tous vu. »
Le chauffeur posa une main plus ferme sur le volant.
« Très bien, c’est terminé. »
L’homme secoua la tête.
« Non. »
Cette fois, plusieurs passagers regardaient franchement la scène.
Le chauffeur se retourna vers lui.
« Qu’est-ce que vous voulez dire ? »
L’homme leva un peu plus son téléphone.
« J’ai tout filmé depuis le début. »
Le chauffeur cessa immédiatement de parler.
Et quelque chose dans sa façon de regarder l’écran me fit comprendre que l’homme ne parlait peut-être pas seulement de ce qui venait de m’arriver.













