Les semaines suivantes furent moins dramatiques que le dimanche des clés, mais beaucoup plus révélatrices. Sans l’appartement comme scène commune, Nicolas et moi ne pouvions plus confondre proximité et mariage.
Il loua un studio dans le onzième arrondissement. Nous nous voyions une fois par semaine, parfois pour parler de la vente, parfois avec une thérapeute de couple que j’avais proposée à une seule condition : qu’elle ne serve pas à me convaincre de revenir.
Nicolas accepta.
Au début, il parlait surtout de sa peur de me perdre. La thérapeute le ramena plusieurs fois à une question plus inconfortable : qu’avait-il fait lorsqu’il avait eu peur avant de me perdre ? Il avait caché, déplacé, minimisé, utilisé l’argent commun, raconté des versions différentes à différentes personnes, puis tenté de contrôler mon départ.
« Je pensais que si je gagnais assez de temps, je pourrais réparer avant que Camille sache », dit-il lors d’une séance.
« Et qu’est-ce que cela vous évitait ? » demanda la thérapeute.
Il regarda ses mains. « Qu’elle puisse choisir en connaissant la vérité. »
Cette phrase me frappa plus fort que ses excuses. C’était exactement cela. Le problème n’était pas seulement qu’il m’avait menti. Il m’avait retiré la possibilité de prendre des décisions éclairées sur notre argent, notre logement et notre mariage.
De mon côté, je dus reconnaître quelque chose de moins spectaculaire. J’avais souvent laissé Nicolas croire ce qu’il voulait sur l’appartement parce que corriger ses plaisanteries me semblait mesquin. J’avais pris en charge tant de choses dans notre vie que j’avais fini par considérer son imprécision comme un trait de caractère. J’avais confondu compétence et silence.
Cela ne me rendait pas responsable de ses mensonges. Mais cela m’apprit pourquoi j’avais toléré si longtemps une relation où certaines conversations n’avaient jamais lieu.
La situation professionnelle de Nicolas évolua. Marc investit finalement, mais pour un montant inférieur à celui envisagé et avec des conditions strictes. Nicolas dut céder une part plus importante de sa société et accepter le contrôle financier externe. Il détesta cela pendant une semaine. Puis, à ma surprise, il reconnut que c’était probablement la seule façon de sauver l’entreprise sans fabriquer une nouvelle dette.
Il commença aussi à rembourser Véronique. Pas beaucoup : mille euros par mois au départ. Mais le premier virement arriva à la date prévue.
Véronique, elle, s’installa dans une location à Saint-Mandé. Elle m’envoya une seule fois un message pour me demander si j’avais besoin d’aide pour préparer le déménagement. Je répondis non. Elle n’insista pas.
Un soir, environ cinq semaines après notre séparation, Nicolas et moi nous retrouvâmes dans un café près de République. La signature définitive de l’appartement approchait.
« J’ai une question », dit-il. « Si je n’avais pas posé les clés sur la table ce dimanche, est-ce que tu serais encore avec moi ? »
Je réfléchis.
« Physiquement, probablement. Mais je ne sais pas si nous aurions été plus mariés pour autant. »
Il acquiesça. « Je croyais que le pire moment de ma vie était celui où Sophie a dit que l’appartement était à toi. Maintenant je crois que le pire, c’est d’avoir compris que je t’avais demandé de partir d’un endroit qui ne m’appartenait pas parce que j’étais incapable de te demander de rester pendant que j’allais mal. »
Je ne répondis pas immédiatement.
« Est-ce que tu veux que je reste maintenant ? » demandai-je.
« Oui. Mais je sais que ce n’est plus la bonne question. »
« Quelle est la bonne ? »
Il inspira. « Est-ce que je peux devenir quelqu’un avec qui tu choisirais de rester, même si tu peux parfaitement partir ? »
C’était la première fois qu’il formulait notre relation sans propriété, sans droit supposé, sans contrôle.
Je lui dis que je n’avais pas encore la réponse.
La veille de la signature, je fis une dernière fois le tour de l’appartement vide. Les meubles avaient été enlevés. Sans tapis ni bibliothèque, le salon paraissait plus grand. Les marques plus claires sur les murs montraient où nos vies avaient reposé pendant six ans.
Dans la chambre, je retrouvai derrière le radiateur un petit morceau de ruban adhésif marqué au crayon : 92 cm. Véronique avait dû le laisser lorsqu’elle avait mesuré l’emplacement de sa commode.
Je le décollai et le jetai.
Le lendemain, chez le notaire, les acheteurs signèrent. Nicolas n’avait aucune raison juridique d’être présent, mais je lui avais demandé de venir après la signature.
Quand tout fut terminé, nous sortîmes sur le trottoir. Je n’avais plus les clés.
« Alors ? » demanda-t-il.
Je savais ce qu’il voulait dire. Pas l’appartement. Nous.
« Demain », dis-je. « Je veux te parler demain. Pas ici. Pas autour d’un acte, d’une dette ou d’une vente. Juste de nous. »
Il hocha la tête.
Pour la première fois depuis neuf ans, notre mariage allait devoir exister sans adresse commune pour le tenir debout.













