Nicolas regarda Sophie comme si elle venait de parler une langue qu’il ne comprenait pas. Puis il se tourna vers moi, les clés toujours serrées dans sa main.
« À quel titre j’occupe cet appartement ? Je suis son mari. J’habite ici depuis six ans. »
Sophie resta calme. « Je ne parle pas de votre situation familiale. Je parle du titre de propriété. »
Véronique se rapprocha de la table. « Nicolas a acheté cet appartement avant leur installation. Il me l’a dit lui-même. »
Je sentis quelque chose se détendre en moi. Pendant des années, j’avais laissé cette version circuler parce qu’elle ne semblait pas importante. Ce matin-là, elle l’était devenue.
« Non », dis-je. « Nicolas ne l’a jamais acheté. »
Il eut un rire sec. « Arrête. C’est moi qui l’ai trouvé. C’est moi qui ai négocié avec l’ancien propriétaire. »
« Tu l’as trouvé, oui. Tu as négocié le prix, oui. Mais quand la banque a refusé ton financement, tu m’as demandé si je pouvais trouver une solution. »
Son visage changea. Pas encore de la peur. Plutôt l’effort de remettre en ordre un souvenir qu’il avait simplifié jusqu’à le rendre méconnaissable.
À l’époque, Nicolas venait de quitter un poste commercial et lançait une petite société de conseil avec un associé. Ses revenus étaient irréguliers, ses comptes fragiles. Moi, je travaillais déjà depuis plusieurs années et j’avais reçu, après le décès de ma grand-mère, un héritage que je n’avais presque pas touché. J’avais acheté l’appartement seule. Le notaire avait insisté pour que tout soit clair : fonds propres, acquisition en mon nom, financement complémentaire à mon nom, propriété exclusive.
« Tu m’avais dit qu’on réglerait les papiers plus tard », souffla Nicolas.
« Non. Je t’ai dit que nous pouvions y vivre ensemble et que, si un jour nous voulions acheter autre chose ensemble, nous le ferions. Ce n’est pas la même chose. »
Sophie sortit une copie de l’extrait qu’elle avait préparé pour le dossier de vente. Elle ne la tendit pas à Nicolas, mais posa son doigt sur mon nom.
« Madame Camille Laurent est seule propriétaire du bien. »
Véronique se laissa retomber dans le fauteuil. « C’est impossible. »
« Pourquoi ? » demandai-je.
Elle me fixa. « Parce que Nicolas m’a dit que l’appartement était à lui. »
Cette phrase fit plus de dégâts que tout ce qui avait précédé. Nicolas tourna brusquement la tête vers sa mère.
« Maman, pas maintenant. »
« Tu m’as dit que tu l’avais acheté. Tu m’as dit que Camille n’avait aucun droit de te mettre dehors. »
Je regardai Nicolas. « Tu lui as parlé de me mettre dehors avant aujourd’hui ? »
Il ne répondit pas.
Voilà donc ce qui me manquait. Ce dimanche matin n’était pas une explosion improvisée après une dispute. Ils avaient parlé de mon départ. Ils avaient discuté de mes droits. Véronique avait mesuré notre chambre parce qu’elle pensait réellement s’y installer.
La sonnette retentit. Sophie consulta sa montre.
« Ce sont probablement les premiers visiteurs. Je peux annuler si vous préférez. »
Je regardai autour de moi. J’avais choisi la teinte des murs, retrouvé un artisan pour sauver les moulures, dessiné la bibliothèque du salon et passé des soirées entières à comparer des échantillons de parquet. Pourtant, pour la première fois, l’endroit me semblait moins être une maison qu’un décor dans lequel nous avions joué des rôles différents.
« Non », dis-je. « La visite est maintenue. »
Nicolas posa les clés avec violence. « Tu ne peux pas vendre notre logement comme ça. »
« Je peux vendre mon appartement. Et je t’ai parlé il y a trois semaines de mon intention de faire estimer le bien. Tu m’as répondu que je faisais ce que je voulais avec mes projets. »
Il me regarda, stupéfait. Il se souvenait. Il avait cru que je parlais d’un investissement professionnel.
« Pourquoi tu ne m’as rien dit clairement ? »
« Parce que je voulais d’abord savoir si notre mariage avait encore quelque chose à sauver. Et parce que, depuis trois semaines, chaque fois que j’essayais de te parler, tu étais trop occupé, trop fatigué ou ailleurs. »
Sophie attendait près de l’entrée, visiblement mal à l’aise d’assister à une scène qui dépassait largement son mandat.
Je repris : « J’avais prévu de te parler de la mise en vente ce soir. J’avais même réservé une table pour qu’on puisse discuter ailleurs qu’ici. Puis tu m’as donné jusqu’à ce soir pour partir. »
Véronique se redressa. « Donc tout ça est une vengeance ? »
« Non. La vente a commencé avant que Nicolas me mette dehors. C’est précisément ce qui rend la situation si absurde. »
La sonnette retentit une deuxième fois. Cette fois, Sophie ouvrit. Un couple entra, accompagné d’un homme plus âgé qui semblait être leur père. Je les accueillis, encore secouée, mais professionnelle par réflexe. Nicolas resta au milieu du salon, incapable de décider s’il devait protester ou disparaître.
Après quelques secondes, il prit sa veste.
« Je ne vais pas assister à ça. »
« Très bien. »
Il s’arrêta devant moi. « On parlera ce soir. Et tu ne prends aucune décision définitive avant. »
Je soutins son regard. « La décision que je prendrai ce soir ne concernera peut-être pas seulement l’appartement. »
Il partit. Véronique le suivit, mais avant de franchir la porte, elle se retourna vers moi.
« Tu ne sais pas tout, Camille. »
« Alors dites-le-moi. »
Elle hésita. « Demande-lui pourquoi il avait besoin que tu quittes l’appartement aujourd’hui précisément. »
Puis elle referma la porte derrière elle.
Je restai immobile quelques secondes tandis que Sophie faisait visiter la cuisine. Je croyais avoir compris le plan de Nicolas. Soudain, je réalisais qu’il me manquait encore une pièce essentielle : pourquoi aujourd’hui ?













