La visite dura quarante minutes. Je répondis aux questions sur la copropriété, les travaux, l’exposition et les charges avec une précision presque mécanique. Une partie de moi observait la scène de l’extérieur : trois inconnus admiraient un appartement dont mon mariage semblait avoir été expulsé avant moi.
Quand la porte se referma enfin, Sophie resta.
« Je peux reporter les autres visites », dit-elle.
« Non. Continuez. »
Elle m’étudia un instant. « Camille, je vous connais depuis assez longtemps pour savoir que vous ne mettez pas un appartement en vente sur un coup de tête. Mais je ne savais pas que votre mari ignorait la situation juridique. »
« Moi non plus, je ne savais pas qu’il l’ignorait encore. »
Cette phrase me parut terrible. Comment pouvait-on vivre neuf ans avec quelqu’un et découvrir qu’il avait construit une certitude entière autour d’un fait qu’il n’avait jamais vérifié ?
Je rangeai les tasses. Celle de Véronique portait encore une trace de rouge à lèvres. À côté, son mètre ruban dépassait de son sac oublié. Je le regardai longtemps avant de prendre mon téléphone.
J’appelai ma sœur, Élodie. Elle habitait à Vincennes avec son compagnon et savait depuis plusieurs semaines que Nicolas et moi traversions une crise.
« Il t’a vraiment demandé de partir ? » dit-elle après m’avoir écoutée.
« Devant sa mère. »
« Et l’appartement est à toi. »
« Oui. »
Elle resta silencieuse, puis demanda : « Pourquoi aujourd’hui ? »
C’était exactement la question de Véronique.
Je commençai à chercher dans les détails des dernières semaines. Nicolas avait insisté pour que je déjeune chez Élodie ce dimanche. J’avais annulé parce qu’un client avait déplacé un rendez-vous. Il avait paru contrarié. La veille, il avait demandé à quelle heure je partirais lundi matin. Trois jours plus tôt, il avait déplacé plusieurs cartons de la cave vers sa voiture.
« Il préparait quelque chose », dis-je.
Élodie me demanda si je pensais à une autre femme. J’y avais pensé, bien sûr. Le téléphone retourné sur la table, les retours tardifs, les messages auxquels il répondait dans la salle de bains. Mais quelque chose ne collait pas. Pourquoi faire venir sa mère dans notre chambre si le projet concernait une maîtresse ?
Après les dernières visites, Sophie partit vers dix-sept heures. Deux couples avaient manifesté un intérêt sérieux. Elle devait m’appeler le lendemain.
Nicolas revint à dix-huit heures trente, seul. Il avait l’air épuisé. Il posa son téléphone sur la console, puis le reprit immédiatement, comme s’il venait de commettre une erreur.
« Où est ta mère ? » demandai-je.
« Chez elle. »
« Elle m’a dit de te demander pourquoi je devais partir aujourd’hui précisément. »
Il ferma les yeux. « Elle n’aurait pas dû dire ça. »
« Donc il y a bien une raison. »
Il passa une main sur son visage et s’assit. Pendant quelques secondes, il ne ressemblait plus à l’homme sûr de lui du matin. Il ressemblait au Nicolas d’il y avait neuf ans, celui qui détestait annoncer une mauvaise nouvelle.
« Ma société a des problèmes », dit-il enfin.
Je ne répondis pas. Il poursuivit.
Son associé était parti quatre mois plus tôt en laissant plusieurs contrats mal gérés. Deux clients importants avaient suspendu leurs paiements. Nicolas avait utilisé sa ligne de crédit personnelle, puis emprunté à sa mère. Il m’assura qu’il ne s’agissait pas d’une faillite, seulement d’un « trou de trésorerie ».
« Quel rapport avec l’appartement ? »
Il fixa le parquet. « J’avais rendez-vous demain avec un investisseur. »
« Ici ? »
« Oui. »
« Pourquoi ici ? »
Il mit trop de temps à répondre.
« Parce que je lui ai laissé croire que l’appartement m’appartenait. »
Je sentis mon estomac se contracter.
Nicolas expliqua qu’un homme nommé Marc Delmas envisageait d’injecter de l’argent dans sa société. Au cours de leurs discussions, Nicolas avait parlé de son « patrimoine immobilier » comme d’une garantie de sérieux. Rien n’avait encore été signé, insista-t-il. Il n’avait pas hypothéqué l’appartement. Il n’en avait juridiquement pas la possibilité. Mais il avait construit sa crédibilité autour d’un mensonge.
« Et tu voulais que je disparaisse pendant la rencontre. »
« Je voulais éviter une scène. »
« Une scène ? Tu voulais recevoir un investisseur dans mon appartement en lui faisant croire qu’il était à toi. »
« J’allais lui expliquer plus tard. »
Je me levai. « Comme tu comptais m’expliquer que ta mère allait s’installer dans notre chambre ? »
Il se défendit : Véronique ne devait rester que quelques semaines. Elle avait avancé de l’argent à sa société et avait vendu son petit appartement de banlieue pour se rapprocher de Paris. Elle croyait pouvoir vivre chez lui pendant sa recherche d’un nouveau logement.
« Chez lui », répétai-je.
Nicolas pâlit.
« Camille, je sais que ça paraît affreux. »
« Ça ne paraît pas affreux. Ça l’est. »
Je lui demandai combien il devait à sa mère. Il répondit soixante-dix mille euros.
Je m’assis à mon tour. Ce chiffre changeait tout. Véronique n’était pas seulement une belle-mère envahissante. Elle avait mis une part considérable de son épargne dans l’entreprise de son fils, convaincue qu’il possédait un appartement parisien qui constituait, dans son esprit, une sécurité.
« Elle savait que tu mentais à l’investisseur ? »
« Pas exactement. »
« Et elle savait que l’appartement n’était pas à toi ? »
Il secoua lentement la tête.
Je compris alors pourquoi elle était devenue blanche devant Sophie. Elle venait d’apprendre, en même temps que Nicolas, que la garantie imaginaire sur laquelle elle avait fondé ses décisions n’existait pas.
Mon téléphone vibra. Un message de Sophie : l’un des couples voulait faire une offre dès le lendemain matin.
Nicolas vit mon expression.
« Quoi ? »
Je verrouillai l’écran. « Demain, tu as ton rendez-vous avec ton investisseur. Et moi, je pourrais recevoir une offre pour l’appartement. »
Il se leva brusquement. « Camille, ne fais pas ça maintenant. »
Je le regardai. « C’est toi qui as choisi aujourd’hui. Maintenant, demain va simplement nous montrer ce que ce choix coûte réellement. »













