Je dormis dans la deuxième chambre. Nicolas resta dans le salon. Aucun de nous ne proposa une autre solution. Au matin, la distance entre nous avait cessé d’être une métaphore : elle avait une porte, un couloir et deux pièces séparées.
À huit heures, Véronique sonna. Elle entra sans enlever son manteau. Son visage n’avait plus rien de triomphant.
« Je veux savoir si c’est vrai », dit-elle.
« Quoi exactement ? »
« Que cet appartement t’appartient entièrement. »
Je lui montrai une copie de l’acte. Elle le lut debout, deux fois. Nicolas apparut derrière elle mais ne parla pas.
Véronique releva enfin les yeux. « Tu savais que je lui avais donné soixante-dix mille euros ? »
« Je l’ai appris hier soir. »
Elle se tourna vers son fils. « Tu m’avais dit que, même si l’entreprise échouait, tu avais ce bien. »
Nicolas répondit qu’il n’avait jamais promis de vendre l’appartement pour la rembourser. Véronique fouilla dans son sac et sortit plusieurs feuilles imprimées. Des courriels.
« Tu as écrit : “Je ne te laisserai jamais perdre cet argent. J’ai largement de quoi couvrir.” Qu’est-ce que ça voulait dire ? »
Il tenta de distinguer une promesse morale d’une garantie juridique. Plus il parlait, plus son argument devenait petit.
Je regardais leur échange avec un malaise inattendu. La veille, j’avais vu Véronique comme une complice. Elle l’avait été, au moins dans mon éviction. Mais je découvrais qu’elle avait elle-même agi à partir d’un mensonge entretenu par son fils.
« Pourquoi vouliez-vous vous installer ici ? » lui demandai-je.
Elle baissa les yeux. « J’ai vendu mon appartement à Nogent. La signature définitive est prévue dans trois semaines. J’avais prévu de louer ensuite, mais Nicolas m’a dit que ce serait inutile. Il m’a proposé de rester ici quelque temps. »
« Dans notre chambre. »
Elle rougit. « Il m’a dit que vous étiez pratiquement séparés et que tu allais partir. »
Je regardai Nicolas. « Depuis quand sommes-nous pratiquement séparés ? »
« Camille… »
« Depuis quand ? »
« J’ai dit ça il y a deux semaines. »
Deux semaines. À ce moment-là, nous dînions encore ensemble certains soirs. Nous avions même assisté à l’anniversaire d’un ami en donnant l’impression d’un couple fatigué, pas d’un couple séparé.
Véronique s’assit. « Je pensais que tu refusais d’accepter la séparation. »
Je ressentis une colère froide, mais elle ne visait plus une seule personne. Nicolas avait raconté à chacun la version dont il avait besoin. À moi : une mauvaise période. À sa mère : une séparation presque actée. À l’investisseur : un entrepreneur propriétaire d’un appartement parisien. Chacune de ces histoires lui permettait de gagner quelques jours.
La sonnette retentit à dix heures. Marc Delmas arriva exactement à l’heure annoncée. Nicolas avait oublié de décommander.
C’était un homme d’une cinquantaine d’années, sobrement vêtu, qui s’arrêta en découvrant Véronique et moi dans le salon.
« Je tombe mal ? »
Nicolas voulut l’emmener dans un café. Je l’interrompis.
« Monsieur Delmas, avant que vous discutiez affaires, il y a un point que vous devez connaître. Cet appartement m’appartient. Nicolas n’en est pas propriétaire et ne peut pas l’utiliser comme garantie. »
Marc ne réagit pas immédiatement. Il regarda Nicolas.
« Vous m’aviez pourtant parlé de votre appartement. »
« J’ai dit que j’y vivais. »
« Vous avez dit : “Mon bien du canal.” »
Nicolas se raidit. « C’était une façon de parler. »
Marc referma lentement la pochette qu’il tenait. « Dans un dossier où vous me demandez cent cinquante mille euros, les façons de parler ont de l’importance. »
Il ne cria pas. Il ne menaça personne. Il posa seulement quelques questions précises sur les comptes de l’entreprise, les dettes personnelles et les engagements déjà pris. Les réponses de Nicolas devinrent de plus en plus hésitantes.
Au bout de vingt minutes, Marc se leva.
« Je ne prendrai aucune décision aujourd’hui. Faites-moi transmettre des comptes complets par votre expert-comptable. Ensuite, nous verrons. »
Après son départ, Nicolas se tourna vers moi, furieux.
« Tu viens peut-être de tuer ma société. »
« Non. J’ai corrigé une information fausse avant qu’un homme mette cent cinquante mille euros sur la table. »
« Tu aurais pu me laisser lui expliquer. »
« Tu avais eu des semaines pour le faire. »
Véronique intervint d’une voix basse. « Elle a raison. »
Nicolas se retourna vers elle comme s’il avait été frappé.
« Toi aussi ? »
« Je t’ai donné presque toutes mes économies parce que je pensais comprendre ta situation. Je découvre que je ne la comprenais pas du tout. »
Mon téléphone sonna. Sophie.
Le couple de la veille proposait un prix légèrement inférieur au montant affiché, mais sans condition de financement. Une offre sérieuse, rapide.
Je demandai vingt-quatre heures pour répondre.
Quand je raccrochai, Nicolas me fixait.
« Ils ont fait une offre ? »
« Oui. »
« Et tu vas accepter ? »
Je regardai l’appartement autour de nous, puis Véronique, puis lui.
« Je vais d’abord décider ce que je veux sauver. Le bien, l’argent, ou ce qui reste de notre mariage. Et cette fois, je ne prendrai pas ma décision à partir de la version que tu me racontes. »













