Le dimanche arriva sans robe de mariée, sans fleurs nouvelles et sans musique. Au lieu du cortège annoncé, une voiture banalisée stationna près de la villa. Deux policiers passèrent par le portail principal pour parler à Luca. Ils ne promettaient pas que tout danger avait disparu. Ils expliquaient les mesures prises pour éviter que quelqu’un n’approche Lila et pour préserver les preuves.
Je préparai le petit déjeuner dans la cuisine. Bruno avait mangé lentement, comme chaque matin, avant de se coucher près de la fenêtre. Lila le regardait en silence. Elle m’avait demandé pourquoi les adultes lui avaient menti si longtemps. Je lui avais dit que la bonne réponse ne serait peut-être pas simple, mais qu’elle n’avait aucune faute à porter.
Vers neuf heures, la commandante Roussel téléphona. Vanessa s’était présentée au domicile d’un membre de sa famille, où elle avait accepté de répondre aux questions des enquêteurs. Arnaud, en revanche, ne s’était pas rendu à la convocation qui lui avait été adressée. Le véhicule loué pour le mariage restait introuvable depuis la veille.
Luca avait annulé les procurations accordées à Vanessa, signalé les documents contestés et informé ses associés qu’aucune cession ne devait être considérée comme validée. Ces décisions limitaient les possibilités de fraude. Elles ne lui permettaient pas de savoir où se trouvait Arnaud.
« Restez à l’intérieur », nous recommanda Mathieu. « Même si vous entendez du bruit, ne sortez pas pour voir. »
Un peu avant midi, le téléphone de service reçut un appel d’un numéro inconnu. La voix était la même que celle qui avait menacé mon père. Cette fois, je ne restai pas seule avec le combiné. Je fis signe à Mathieu et suivis les consignes données par la police pour préserver l’appel.
« Passez-moi Moretti », ordonna l’homme.
Luca prit la ligne après que l’enquêtrice eut été prévenue.
« J’écoute. »
« Tu as humilié Vanessa. Tu vas réparer ça. Les documents sont prêts. »
« Je ne signerai rien sous la menace. »
Un rire bref résonna.
« Tu crois que les murs de ta villa te protégeront ? Tu n’as pas compris ce que la petite a vu. »
Luca resta calme, bien que ses mains fussent crispées.
« Ma fille ne vous appartient pas. »
L’homme raccrocha. Je vis Luca s’asseoir sur la première chaise disponible. Il avait prononcé les mots qu’il fallait, mais aucun mot ne pouvait effacer l’idée que Lila avait été menacée sous son propre toit.
La commandante rappela rapidement. Elle demanda que chacun conserve sa place et indiqua que les informations reçues venaient renforcer les soupçons de contrainte et d’intimidation. Nous ne devions pas tenter de rencontrer l’homme ni répondre à un éventuel nouveau rendez-vous.
À quatorze heures, un véhicule s’arrêta devant l’entrée de service. Je ne le vis que sur l’écran que Mathieu consultait dans son bureau, lorsque je vins lui apporter de l’eau. Un homme descendit avec une sacoche. Il ne ressemblait pas au chauffeur annoncé pour la cérémonie. Son visage restait cependant partiellement caché par la visière d’une casquette.
« C’est lui ? » demandai-je.
Mathieu ne me répondit pas tout de suite. Il avertit les policiers et garda l’image affichée. L’homme essaya d’entrer avec un ancien code d’accès, désormais inactif. Il attendit, regarda autour de lui, puis revint vers sa voiture. Un agent en civil s’approcha et lui demanda de décliner son identité.
La scène fut brève, confuse. L’homme tenta de repartir à pied par l’allée latérale, mais d’autres policiers lui barrèrent le passage. Lorsqu’il retira sa casquette, je reconnus la silhouette vue sur la vidéo de la cuisine. L’enquête établirait son identité ; ce jour-là, je savais seulement que l’homme recherché se trouvait devant nous.
Lila n’assista pas à l’intervention. Elle était dans le salon, avec une psychologue venue la rencontrer en présence de son père. Bruno s’était relevé au premier bruit de moteur, puis s’était remis sur son coussin quand je lui avais posé une main sur le dos. Il n’avait pas à courir pour prouver encore sa loyauté.
Les policiers emmenèrent l’homme pour vérification de son identité et pour l’entendre sur les menaces signalées. Plus tard, la commandante nous indiqua qu’il s’agissait bien d’Arnaud Delmas. Dans sa sacoche, les enquêteurs avaient trouvé des documents concernant les parts de Luca et des informations sur les horaires de la famille. Ils chercheraient à établir à quoi ces éléments devaient servir et qui les avait fournis.
Luca ne se réjouit pas. Je crois qu’il avait compris que l’arrestation d’un homme ne réparait pas trois semaines de peur. Lila continuait de regarder vers l’escalier chaque fois qu’une porte se fermait. Quant à moi, je ne savais toujours pas comment retourner sereinement voir mon père.
Le soir, maître Garnier nous rejoignit. Le compte utilisé pour envoyer les courriels contestés avait été consulté depuis la tablette de Luca à des moments où celui-ci se trouvait en déplacement. Vanessa avait accès à cette tablette, mais le travail technique devait encore identifier les auteurs de chaque message. Une société liée à Arnaud avait, elle aussi, préparé les brouillons des accords financiers.
« Il voulait vous faire céder des parts, puis obtenir votre disparition de la scène familiale », résuma l’avocate. « Ce que les documents ne disent pas, c’est comment il comptait s’y prendre. »
Luca prit la main de Lila, venue s’asseoir entre lui et moi.
« Nous ne remplirons pas les blancs avec des suppositions », répondit-il. « Nous attendrons les faits. »
Lila regarda Bruno, puis son père.
« Est-ce que je pourrai encore avoir peur demain ? »
« Bien sûr », dit Luca. « Et tu pourras nous le dire. »
Cette réponse me sembla plus importante que toutes les promesses héroïques que j’avais imaginées.
Avant de quitter la villa, la commandante nous informa qu’Arnaud avait accepté de parler de la réunion de dimanche, sans reconnaître toutes les menaces. Il disait avoir suivi les instructions de Vanessa, qui l’aurait assuré que Luca signerait volontairement. Mais ses déclarations contredisaient certains messages déjà recueillis.
Vanessa, elle aussi, devrait répondre à de nouvelles questions. Le danger immédiat semblait contenu ; la vérité, elle, demandait encore du temps.
Que révéleraient leurs versions contradictoires, et comment Lila retrouverait-elle sa place dans la maison qu’elle avait eu peur d’habiter ?
Suivez les conséquences de cette journée dans la partie 6.













