Luca ne regarda plus Vanessa. Toute son attention appartenait à Lila, qui avait encore les doigts noués dans la manche de sa chemise de nuit.
« Tu n’as rien fait de mal, ma chérie. Ce que tu viens de dire est important, mais tu n’es pas obligée de continuer devant tout le monde. »
Cette phrase changea quelque chose dans le regard de la fillette. Elle semblait s’attendre à être grondée, et elle découvrait qu’on la croyait assez pour l’écouter.
Luca demanda à son responsable de la sécurité, Mathieu Perrin, de raccompagner les invités. Il ne les accusa de rien et ne fit aucun discours. Les assiettes restèrent sur la table, les verres à moitié pleins. Ce dîner dont Vanessa voulait faire la répétition de son mariage s’acheva dans le bruit discret des manteaux qu’on reprenait.
« Tu vas vraiment me faire passer pour une criminelle à cause des paroles d’une enfant ? » lança Vanessa.
« Je vais protéger ma fille. Nous parlerons ailleurs, et pas devant elle. »
Vanessa se tourna vers moi.
« Tu as gagné, Emma. Tu voulais me faire chasser de ma propre maison. »
Je ne répondis pas. La villa ne lui appartenait pas, et je savais qu’une discussion avec elle n’aiderait pas Lila. Bruno avait réussi à se relever. Il avança de trois pas en direction de l’escalier, puis s’arrêta pour reprendre son souffle.
Je le guidai doucement jusqu’au petit salon. Luca y conduisit sa fille et demanda qu’on lui apporte une couverture. Il s’assit près d’elle, sans la presser de répondre à d’autres questions. Il me fit signe de rester, et je m’installai au pied du canapé, Bruno contre mes jambes.
« Est-ce que je dois dormir là-haut ce soir ? » demanda Lila.
« Non. Tu peux rester ici ou venir près de moi. C’est toi qui choisiras. »
Elle posa sa main sur la tête du chien.
« L’homme a dit qu’après le mariage, je n’aurais plus besoin de toi. Il sentait le tabac. Il avait une grosse bague noire. Il est entré avec Vanessa quand tu étais au bureau. »
« Est-ce qu’il t’a touchée ? » demanda Luca, très doucement.
« Il a voulu me prendre le bras. Bruno est arrivé et a aboyé. Alors il a lâché ma manche. Vanessa a dit que Bruno était méchant. »
Luca ferma les yeux un instant. Il ne posa pas les dix questions qui lui brûlaient probablement les lèvres. Il la remercia de lui avoir parlé et lui promit qu’elle ne resterait pas seule avec Vanessa.
Mathieu revint annoncer que les derniers invités étaient partis. Vanessa l’attendait près de l’entrée avec sa valise. Elle affirma qu’elle dormirait chez sa sœur à Antibes et reviendrait le lendemain récupérer ses affaires. Luca lui demanda de remettre les clés de la villa et de ne plus contacter Lila pour le moment. Elle posa les clés sur une console, le traitant de lâche, puis partit. Personne ne tenta de la retenir.
Quand la voiture disparut derrière le portail, je compris à quel point la maison avait changé. Pour la première fois depuis des semaines, je n’entendais plus ses talons claquer dans le couloir. Mais le silence ne me rassurait pas encore.
Dans la salle à manger, il restait des fleurs soigneusement arrangées et des serviettes brodées pour une fête qui n’aurait plus lieu de la même manière. Je ramassai une cuillère tombée près de la chaise de Lila. Elle avait quitté cette table en croyant que sa parole allait lui faire perdre son chien. Je me promis de ne pas lui laisser croire, le lendemain, qu’elle avait détruit la soirée. Ce n’était pas elle qui avait menti.
Luca demanda à Mathieu de conserver les enregistrements des caméras et de relever les mouvements de l’après-midi. Il voulait également contacter la police, avant que quelqu’un ait le temps de modifier un élément. Mathieu nota les heures indiquées sur les registres, puis hésita.
« Une caméra du couloir de l’étage est hors service depuis mardi. Madame Bellini a demandé à un prestataire de la désactiver pour préparer une surprise liée au mariage. J’ai accepté sans vous consulter. »
Luca le regarda longuement.
« La surprise concernait donc la chambre de ma fille ? »
Mathieu baissa les yeux. Il n’avait pas de réponse.
Je lui parlai alors de ce que j’avais constaté. Mercredi, vers dix-sept heures, Bruno s’était mis à gratter la porte de Lila. Il avait gémi comme lorsqu’elle était malade. Vanessa l’avait éloigné et m’avait ordonné de ne pas monter. Je n’avais pas vu l’inconnu, mais j’avais entendu une voix d’homme derrière la porte, assez basse pour que je ne comprenne pas les mots.
« Pourquoi ne me l’avez-vous pas dit avant ? » demanda Luca.
Je sentis la honte me monter au visage.
« Parce que j’avais peur de perdre mon travail. J’ai préféré croire qu’il y avait une explication. »
Il ne me réconforta pas artificiellement. Il se contenta de regarder Bruno, qui avait veillé sur Lila quand nous nous étions tous tus.
« Demain, nous prendrons le temps de comprendre. Ce soir, elle doit se sentir en sécurité. »
Avant d’aller se coucher, Lila demanda son cahier de dessin. Elle l’avait laissé dans la chambre où elle ne voulait plus retourner. J’y montai avec Mathieu, sans fouiller ses affaires. Le cahier se trouvait sur le bureau, sous un livre de contes. Une page dépassait.
Je reconnus le trait maladroit de Lila : trois personnages devant une maison, un chien aux oreilles dressées et une voiture grise. Sous l’homme à la bague noire, elle avait écrit un prénom : **Arnaud**.
Je rapportai le cahier fermé à Lila. Elle l’ouvrit elle-même devant son père.
« C’est lui. Vanessa l’appelait Arnaud. Elle lui a dit qu’il devait être prêt dimanche, derrière la porte du garage. »
Luca demanda à Mathieu de regarder le registre d’accès. Quelques minutes plus tard, celui-ci revint avec une feuille imprimée. Un visiteur s’était présenté mercredi sous le nom d’Arnaud Delmas, société de sécurité événementielle, avec l’autorisation de Vanessa.
Mais à côté de son nom figurait une seconde mention, ajoutée pour le lendemain matin : **repérage du garage, entrée de service, 8 h 30**.
Ce n’était plus seulement une histoire effrayante racontée par une enfant. Quelqu’un avait prévu de revenir dans la maison dès le lendemain.
Pourquoi voulait-il accéder au garage, et qu’avait-il besoin d’y préparer avant dimanche ?
Pour comprendre ce qu’Arnaud venait faire à la villa, poursuivez avec la partie 3.













