Mon mari a posé mes clés sur la table et m’a dit devant sa mère : « Tu as jusqu’à ce soir pour quitter l’appartement. »
Je n’ai pas répondu. J’ai simplement regardé les trois clés métalliques entre nous. Puis j’ai demandé : « Tu es sûr de toi, Nicolas ? »
Il a souri. « Absolument. »
Sa mère, Véronique, était assise dans le fauteuil près de la fenêtre, une tasse de café à la main. Elle ne cherchait même pas à cacher sa satisfaction.
Nous étions mariés depuis neuf ans. Et jusqu’à ce dimanche matin, je pensais encore que nous traversions simplement une mauvaise période.
Je m’appelle Camille Laurent, j’ai trente-quatre ans et je travaille comme architecte d’intérieur à Paris. Nicolas et moi vivions depuis six ans dans un appartement près du canal Saint-Martin. Un troisième étage lumineux, parquet ancien, moulures restaurées, deux chambres et de grandes fenêtres donnant sur une petite cour.
Quand nous avions emménagé, l’appartement était presque inhabitable. J’avais passé des mois à superviser les travaux. Nicolas plaisantait souvent en disant que j’avais transformé « son vieux trou parisien » en appartement de magazine.
Le mot important était toujours le même. Son. Je ne l’avais jamais corrigé.
Depuis environ trois mois, pourtant, quelque chose avait changé. Nicolas rentrait plus tard. Il cachait davantage son téléphone. Et Véronique venait beaucoup plus souvent chez nous.
La semaine précédente, je l’avais même surprise dans notre chambre en train de mesurer l’espace entre l’armoire et la fenêtre.
« Pourquoi tu mesures ça ? »
Elle avait immédiatement rangé son mètre ruban. « Je voulais simplement voir si mon ancienne commode pourrait tenir ici. »
J’avais cru à une mauvaise plaisanterie. Elle ne plaisantait pas.
Ce dimanche-là, Nicolas m’annonça qu’il voulait « faire une pause ». Puis il posa mes clés sur la table.
« Maman va rester ici quelque temps. Ce sera plus simple si tu prends tes affaires. »
Je regardai Véronique. Elle but tranquillement une gorgée de café.
« Nicolas a besoin de retrouver un peu de stabilité », dit-elle.
« Et ma présence l’empêche d’être stable ? »
« Ne dramatise pas, Camille. »
Je me tournai vers mon mari. « Où veux-tu que j’aille ? »
Il haussa les épaules. « Chez ta sœur. À l’hôtel. Je ne sais pas. Tu trouveras. »
Cette fois, je souris. Pas parce que la situation était drôle. Parce que je venais enfin de comprendre.
Depuis plusieurs semaines, Nicolas ne préparait pas une pause. Il préparait mon départ. Les visites de sa mère. Les cartons que j’avais aperçus dans sa voiture. Les questions sur mes horaires. Tout prenait soudain un autre sens.
« D’accord », dis-je.
Véronique releva les sourcils. Nicolas sembla presque déçu.
« D’accord ? »
« Si c’est vraiment ce que tu veux. »
Je pris mon téléphone et envoyai un message. Deux mots seulement. Vous pouvez monter.
Nicolas essaya de voir mon écran. Je verrouillai immédiatement le téléphone.
« À qui tu écris ? »
« À quelqu’un qui était déjà en bas. »
Son sourire disparut légèrement.
On sonna à la porte moins d’une minute plus tard. Nicolas se leva.
« J’attends personne. »
« Moi, si. »
Il ouvrit. Une femme d’une quarantaine d’années se tenait sur le palier. Tailleur beige, cheveux bruns attachés, dossier fin sous le bras. Je la connaissais depuis plusieurs années. Nicolas, manifestement, non.
« Bonjour », dit-elle. « Sophie Mercier, agence Delorme Immobilier. »
Nicolas fronça les sourcils. « Vous devez vous tromper d’appartement. »
Sophie vérifia le numéro sur la porte. « Non. Troisième étage, porte gauche. C’est bien ici. »
Véronique posa sa tasse. « Une agence immobilière ? Pourquoi ? »
Sophie me regarda avant de répondre. C’était discret. Mais Nicolas le remarqua.
« Camille, qu’est-ce que tu as fait ? »
« Rien aujourd’hui. »
Il s’approcha de moi. « Alors pourquoi elle est là ? »
Avant que je puisse répondre, Sophie ouvrit son dossier.
« Les visiteurs seront ici dans environ quinze minutes. Je voulais simplement vérifier une dernière fois que tout était prêt. »
Nicolas eut un rire nerveux. « Quels visiteurs ? »
Sophie sembla surprise. Elle regarda Nicolas, puis moi.
« Les acquéreurs potentiels. »
Le silence tomba dans le salon.
Véronique se leva. « Les acquéreurs de quoi ? »
Sophie hésita. Je voyais qu’elle venait de comprendre que personne ne leur avait expliqué la situation.
Nicolas attrapa les clés sur la table. « Cet appartement n’est pas à vendre. »
Sophie baissa les yeux vers les clés dans sa main. Puis elle me regarda.
« Madame Laurent… votre mari n’est donc toujours pas au courant ? »
Nicolas se figea. « Au courant de quoi ? »
Je regardai les clés qu’il tenait maintenant comme s’il s’agissait d’une preuve de propriété.
Six ans plus tôt, lorsqu’il m’avait montré cet appartement pour la première fois, il m’avait raconté une histoire très simple sur la façon dont nous pouvions y vivre. Il ne m’avait jamais demandé pourquoi le notaire avait exigé ma présence seule avant la signature. Il n’avait jamais lu certains courriers arrivés à mon bureau. Et surtout, il n’avait jamais posé la question qu’il aurait dû poser dès le premier jour.
Sophie referma doucement son dossier. Puis elle regarda Nicolas.
« Monsieur, avant l’arrivée des visiteurs, je pense qu’il faut que nous clarifiions à quel titre vous occupez réellement cet appartement. »
La main de Nicolas se referma autour des clés. Véronique devint blanche. Et pour la première fois depuis qu’il m’avait ordonné de partir, Nicolas ne savait plus exactement lequel de nous deux avait le droit de le faire.













