Le lendemain, Élise se rendit chez sa mère sans annoncer qu’elle avait retrouvé Camille.
Elle ne cherchait pas une scène spectaculaire.
Elle voulait entendre ce qu’Hélène Moreau dirait avant d’avoir le temps de préparer une nouvelle version de l’histoire.
L’appartement familial n’avait presque pas changé.
Les mêmes photographies reposaient sur la cheminée, mais le portrait de Camille avait disparu depuis longtemps.
Élise s’en aperçut dès l’entrée.
— Tu viens si tôt ? demanda Hélène.
— J’ai rencontré une petite fille, hier soir.
Elle connaissait le mot Rosewood.
Sa mère posa lentement sa tasse sur une soucoupe.
— Ce mot ne regarde personne d’autre que nous.
— C’est justement ce que je croyais.
Sa mère porte une bague identique à la mienne.
Et cette femme, maman, c’est Camille.
Hélène agrippa le bord de la table.
Elle ne demanda pas si Élise était certaine.
Ce silence lui apprit quelque chose de plus précis qu’une protestation : l’idée que Camille puisse vivre ne surprenait pas sa mère autant qu’elle aurait dû.
— Depuis combien de temps le sais-tu ?
— Je ne savais pas où elle était.
— Ce n’est pas ma question.
Hélène regarda les rideaux fermés.
— Je savais seulement qu’elle n’était pas morte.
Élise se souvenait des années passées à chercher sa sœur.
Sa mère l’avait consolée pendant les anniversaires et accompagnée au commissariat lorsqu’une nouvelle piste s’était effondrée.
À présent, ces gestes avaient un poids différent.
— Pourquoi m’avoir laissée croire le contraire ?
— Ton père disait que lui parler pouvait tout détruire.
L’entreprise, notre maison, ta réputation.
Je l’ai cru trop longtemps.
Bernard Moreau était mort six ans auparavant.
Pourtant, sa peur semblait avoir survécu dans chaque pièce.
Élise refusa de laisser cet homme absent prendre toute la place dans la conversation.
— Et mes lettres ? demanda-t-elle.
Camille m’en a envoyé.
Hélène ne répondit pas.
Elle se leva, traversa le couloir et revint avec une boîte à chaussures.
À l’intérieur, plusieurs enveloppes jaunies portaient le prénom d’Élise.
Les cachets postaux correspondaient à des années différentes.
Certaines avaient été ouvertes soigneusement, d’autres étaient encore fermées.
Élise en prit une sans l’ouvrir.
— Tu les as gardées.
— Je n’ai jamais réussi à les jeter.
— Mais tu as réussi à me les cacher.
Elle posa l’enveloppe sur la table.
Elle voulait lire ces mots avec Camille, pas en présence de celle qui les avait interceptés.
Hélène finit par expliquer que Lemaire s’était présenté chez eux quelques jours après la disparition.
Il avait apporté des documents accusant Camille d’avoir modifié des écritures comptables.
Bernard avait ordonné à son épouse de confirmer les faits si on l’interrogeait.
— Je ne comprenais pas toutes les opérations, dit-elle.
Je savais seulement qu’on me demandait de mentir.
— Tu l’as fait ?
— Oui.
La réponse tomba entre elles sans détour.
Hélène avait signé une déclaration selon laquelle Camille avait quitté volontairement l’entreprise après des irrégularités découvertes dans ses dossiers.
Le texte, préparé par Lemaire, avait été conservé dans un classeur familial.
— Tu l’as accusée ?
— J’ai eu peur de perdre ta sœur et de te perdre aussi.
— Tu l’avais déjà perdue, maman.
Et tu m’as empêchée de la chercher là où elle pouvait réellement être.
Hélène se mit à pleurer.
Élise ne la prit pas dans ses bras.
Ses larmes ne pouvaient pas réparer les années volées à deux filles.
— Est-ce que Lemaire est revenu ici récemment ? demanda Élise.
Hélène baissa les yeux.
Deux semaines plus tôt, elle avait reçu un court courrier signé Camille Laurent.
Sa fille ne demandait pas d’argent ; elle voulait seulement récupérer les lettres anciennes et savoir si sa mère possédait encore les dossiers de l’entreprise.
Hélène avait paniqué.
Comme Lemaire continuait à l’aider pour certaines démarches administratives depuis la mort de Bernard, elle lui avait montré l’enveloppe.
— Tu lui as donné l’adresse de Camille ?
— Je ne croyais pas qu’il irait la voir.
Il a dit qu’il fallait vérifier que ce n’était pas une escroquerie.
Élise sentit sa colère se transformer en une inquiétude précise.
Un homme que Camille craignait avait pu retrouver sa trace à cause d’une confidence de leur propre mère.
Hélène ne pouvait plus prétendre qu’elle ignorait les effets de son silence.
— Il faut aussi le dire aux enquêteurs, répondit Élise.
Y compris ce que tu lui as montré et la date.
Ce n’est pas à nous de décider ce qui est important dans une enquête.
— Je veux voir ce document, dit-elle.
Et je veux savoir ce que Lemaire a reçu en échange de ton silence.
Sa mère sortit une chemise du secrétaire.
On y trouvait une copie de la déclaration signée, un avis de virement ancien et plusieurs pages de correspondance avec une société de conseil désormais fermée.
Certains montants étaient entourés au crayon.
Il ne s’agissait pas, à eux seuls, de preuves d’un crime.
Mais leur existence contredisait l’affirmation selon laquelle il n’y avait plus aucun dossier à examiner.
Élise photographia les couvertures avec l’accord de sa mère.
Pour les originaux, elle proposa de faire dresser un inventaire par une avocate avant de les transmettre aux enquêteurs.
Elle ne voulait ni les perdre ni permettre à quelqu’un de prétendre qu’ils avaient été modifiés.
— Tu devrais dire toi-même ce que tu as fait, ajouta-t-elle.
— À la police ?
— Oui.
Sans demander à Camille de te pardonner d’abord.
Sur le chemin du retour, Élise appela une avocate qu’elle connaissait, Claire Montfort.
Claire lui conseilla de distinguer les faits anciens, dont la portée judiciaire pouvait être limitée, des pressions récentes exercées sur Camille et Manon.
Elle proposa de les accompagner dans une démarche formelle et de préserver les témoignages du restaurant et de l’hôpital.
En fin d’après-midi, Élise retrouva Camille.
Manon dessinait des roses sur une feuille pendant que Madame Besson rangeait ses vêtements propres.
Élise posa la boîte de lettres sur une chaise.
— Elle les a conservées, dit-elle.
Je ne les ai pas ouvertes.
Camille passa un doigt sur la première enveloppe.
Elle reconnut son écriture et retint un sanglot.
Puis elle remarqua le classeur que sa sœur tenait encore.
— Qu’est-ce que c’est ?
— La déclaration que maman a signée.
Elle t’y accuse d’avoir manipulé les comptes.
Camille resta silencieuse, avant de demander :
— Et qui a signé la page où ton nom apparaît comme personne informée ?
Élise n’avait vu aucune signature à son nom dans le dossier photographié.
La question révélait une autre pièce qu’elles n’avaient pas encore retrouvée.
Qui avait utilisé le nom d’Élise pour faire taire Camille ?
Pour suivre la trace de cette fausse approbation, continuez avec la partie 5.













