Élise se leva si vite que sa chaise heurta la table.
Elle n’avait aucune idée de ce que voulait cet homme, mais elle avait vu la peur dans les yeux de l’enfant.
Cela suffisait pour ne pas rester assise.
— Monsieur, arrêtez-vous ! lança-t-elle.
L’homme ne se retourna pas.
Il franchit la porte du restaurant, et Élise le suivit jusqu’au vestibule.
Le maître d’hôtel, alerté par sa voix, lui demanda ce qui se passait.
— Une petite fille vient de sortir, avec un panier de roses.
Un homme la suit et elle semble le craindre.
Pouvez-vous regarder où elle est allée et prévenir votre responsable ?
Le maître d’hôtel appela immédiatement sa collègue à l’entrée.
Derrière les vitres, Élise aperçut la fillette près de la devanture d’un fleuriste fermé.
L’homme s’approchait d’elle, mais la présence de deux employés du restaurant le fit ralentir.
Il tourna la tête, croisa le regard d’Élise et s’éloigna sans un mot.
— Nous devrions appeler la police, dit-elle.
Le responsable accepta.
Il nota l’heure, demanda à conserver les images de vidéosurveillance et appela le 17 pour signaler qu’une enfant semblait suivie.
On lui indiqua les démarches à effectuer et on lui recommanda de maintenir la petite à l’abri en attendant de clarifier la situation.
Élise n’essaya pas de rattraper l’inconnu.
Elle avait besoin de savoir si la fillette était en sécurité, pas de provoquer une confrontation dans la rue.
La petite était revenue sous l’auvent du restaurant.
Son panier tremblait contre son manteau trop léger.
— Je ne voulais pas faire de bêtise, murmura-t-elle.
— Tu n’en as pas fait, répondit Élise.
Tu as eu peur et tu es partie.
Nous allons simplement trouver un endroit où tu te sentiras tranquille.
On les installa dans une petite salle près de l’accueil, porte entrouverte.
Une serveuse apporta de l’eau et une part de pain.
Élise laissa l’enfant choisir sa place, à distance de la porte.
— Comment t’appelles-tu ?
— Manon.
Manon Laurent.
— Quel âge as-tu, Manon ?
— Neuf ans.
Maman m’a dit de vendre les dernières roses avant de rentrer.
Elle pensait que ça aiderait pour le loyer.
Élise sentit monter en elle une colère qui ne visait pas cette enfant.
Une fillette de neuf ans n’aurait jamais dû devoir parcourir les restaurants la nuit pour une dette de logement.
Elle retint pourtant les reproches qui auraient pu faire taire Manon.
— Est-ce que tu as un adulte de confiance que nous pouvons prévenir ?
— Madame Besson, la fleuriste.
Elle habite près de chez nous.
Elle devait venir me chercher après son service.
Le responsable du restaurant téléphona au numéro que Manon lui donna.
Madame Besson répondit, bouleversée de la savoir sortie seule de l’endroit convenu.
Elle promit de venir immédiatement et confirma que la mère de Manon se trouvait à l’hôpital Saint-Louis.
— Et cet homme ? demanda doucement Élise.
Tu l’avais déjà vu ?
Manon hocha la tête.
— Hier, à l’hôpital.
Il demandait où était la chambre de maman.
Quand elle l’a aperçu, elle m’a fait sortir dans le couloir.
Après, elle a pleuré.
— Est-ce qu’il t’a parlé ?
— Il m’a dit de ne raconter à personne ce que maman gardait dans sa boîte bleue.
Je ne sais pas pourquoi.
Je n’ai jamais ouvert cette boîte.
Élise pensa aussitôt à la bague.
Mais une peur d’enfant et une boîte de couleur ne suffisaient pas à expliquer dix-sept ans de silence.
— Cet homme connaît-il ton prénom ?
— Oui.
Il m’a appelée comme ça.
Madame Besson arriva vingt minutes plus tard, essoufflée et inquiète.
Elle connaissait Manon depuis des années.
La petite se précipita vers elle avec un soulagement évident.
La fleuriste expliqua qu’elle avait proposé d’apporter quelques bouquets à la famille et que Manon avait insisté pour aider.
Elle n’avait jamais autorisé l’enfant à entrer seule dans les restaurants.
Elle reconnut avoir sous-estimé ce qui pouvait arriver.
— On ne recommencera pas, dit-elle à Manon.
Je te le promets.
Élise demanda si elles accepteraient de se rendre à l’hôpital ensemble.
Elle n’exigea rien.
Elle montra simplement sa bague et expliqua qu’un détail pouvait concerner sa propre famille.
Madame Besson hésita.
— La mère de Manon ne reçoit presque personne.
Mais si elle accepte de vous parler, je resterai auprès de l’enfant.
Avant de partir, le responsable prit les coordonnées de Madame Besson et d’Élise afin de pouvoir répondre aux questions de la police.
Manon demanda si elle serait punie pour avoir couru.
— Non, répondit la fleuriste.
Tu nous as dit ce qui te faisait peur.
C’est exactement ce qu’il fallait faire.
Élise regarda l’enfant serrer son panier contre elle.
Elle aurait voulu lui promettre que l’homme ne reviendrait jamais, mais personne ne pouvait le savoir.
Elle préféra dire qu’elles ne la laisseraient plus repartir seule et qu’elles écouteraient sa mère avant de prendre une décision.
Manon sembla respirer un peu plus librement.
Elles prirent un taxi.
La rose rouge achetée au restaurant reposait sur les genoux d’Élise.
Elle regardait les gouttes glisser sur la vitre, essayant de distinguer les faits de ses espoirs.
Une bague ressemblante, un mot secret et un homme inquiétant pouvaient former une histoire.
Ils pouvaient aussi former plusieurs malentendus réunis par le hasard.
À Saint-Louis, le personnel d’accueil refusa à juste titre de communiquer des informations sur une patiente sans son accord.
Madame Besson put contacter la mère de Manon avec son téléphone.
La conversation fut brève.
— Elle veut d’abord savoir votre nom, dit la fleuriste.
— Élise Moreau.
De l’autre côté de la ligne, un long silence suivit.
Puis une voix de femme demanda, suffisamment fort pour qu’Élise l’entende :
— Est-ce qu’elle porte encore la rose en or ?
Les jambes d’Élise se dérobèrent presque.
Elle s’appuya contre le comptoir sans répondre.
Quelques minutes plus tard, une soignante les conduisit, avec l’accord de la patiente, jusqu’à une chambre.
Manon entra la première.
Madame Besson resta près de la porte.
Sur le lit, une femme au visage amaigri leva les yeux.
Ses cheveux étaient plus courts, sa peau plus pâle, mais Élise reconnut immédiatement la manière dont elle fronçait le front lorsqu’elle retenait ses larmes.
— Camille ? souffla-t-elle.
La femme porta les mains à son visage.
Ce n’était pas une étrangère.
C’était bien sa sœur.
Mais avant qu’Élise puisse s’approcher, Camille regarda Manon puis prononça une phrase qui lui glaça le sang :
— Dis-moi qu’il ne sait pas où elle est.
Élise venait de retrouver sa sœur.
Elle comprenait déjà que leurs retrouvailles ne suffiraient pas à protéger l’enfant.
Pour découvrir ce que Camille avait fui pendant dix-sept ans, poursuivez dans la partie 3.













