Camille ne regardait pas Élise.
Elle cherchait les yeux de Manon, comme si la présence de sa fille dans cette chambre devait être vérifiée une seconde fois.
— Il est parti, répondit doucement Élise.
Le restaurant a prévenu la police.
Manon est restée avec des adultes et personne ne l’a laissée seule.
Camille ferma les yeux.
Madame Besson s’assit près de l’enfant, qui avait commencé à jouer avec le ruban de son panier.
— Maman, j’ai vendu une rose, annonça Manon.
— Je sais, ma chérie.
Je suis désolée de t’avoir envoyée là-bas.
Elle tendit la main.
Manon s’approcha du lit et posa sa joue contre les doigts de sa mère.
Élise attendit qu’elles aient terminé avant de parler.
Elle avait attendu dix-sept ans ; elle pouvait encore accorder quelques minutes de silence.
— C’est vraiment toi, dit-elle enfin.
Camille acquiesça.
— J’ai pris le nom de Laurent après mon mariage.
Je ne savais pas si j’aurais un jour le courage de prononcer le nôtre devant toi.
Élise s’assit.
La femme devant elle était la sœur qui lui avait appris à nouer ses lacets, à mentir sur une assiette cassée et à rire quand leur père se prenait trop au sérieux.
Elle avait aussi des cernes, une perfusion et une petite fille qui ne connaissait pas sa tante.
— Nous t’avons cherchée, murmura Élise.
J’ai fait des déclarations, engagé un enquêteur, appelé tous les hôpitaux qui acceptaient de me renseigner.
Pourquoi n’as-tu jamais répondu ?
— Parce que je croyais que tu avais choisi de me livrer.
Élise recula légèrement.
— Moi ?
Camille regarda la porte ouverte.
Elle demanda à Madame Besson d’accompagner Manon chercher une boisson au distributeur.
La petite protesta, puis accepta après que sa mère lui eut promis de rester là.
Lorsque leurs pas eurent disparu, Camille reprit.
Dix-sept ans plus tôt, elle travaillait quelques jours par semaine dans l’entreprise familiale de négoce d’objets anciens.
Leur père, Bernard Moreau, avait placé sa confiance dans un administrateur, Étienne Lemaire.
Camille avait découvert dans les dossiers des virements qui ne correspondaient pas aux ventes déclarées.
Des acomptes versés par des clients avaient servi à combler d’autres comptes.
— Je ne savais même pas si tout était illégal, reconnut-elle.
Mais j’ai vu des factures modifiées après leur signature.
J’ai demandé des explications à Lemaire.
L’homme lui avait montré une copie d’un document portant le nom et la signature d’Élise.
D’après lui, elle avait déjà approuvé les opérations.
Si Camille parlait, disait-il, sa sœur serait accusée d’avoir participé aux transferts.
— J’ai refusé de le croire, poursuivit Camille.
Puis j’ai essayé de t’appeler.
On m’a répondu que tu ne voulais plus me parler.
— Qui t’a répondu ?
— Lui.
Il gérait les téléphones du bureau, ce soir-là.
Ensuite, notre père a affirmé que tu étais au courant.
Je n’avais plus confiance en personne.
Élise se souvenait de la semaine de la disparition.
Bernard avait déclaré que Camille était partie volontairement à l’étranger et ne souhaitait plus revoir sa famille.
Une lettre d’adieu, sèche et impersonnelle, avait été retrouvée dans son bureau.
L’enquête n’avait pas permis de localiser la jeune femme.
— Cette lettre, tu l’as écrite ?
— Non.
Je suis partie une nuit avec un sac et quelques copies de documents.
J’ai dormi chez une amie à Tours.
Plus tard, j’ai vécu à Nantes.
J’ai même déposé un signalement au commissariat parce que Lemaire m’avait menacée.
Mais je n’avais pas assez de preuves pour établir ce qu’il préparait.
— Tu aurais pu venir me voir.
— Oui.
Ce simple mot fit davantage de mal à Élise qu’une excuse compliquée.
Camille ne cherchait pas à transformer chaque décision en nécessité.
Elle reconnaissait qu’une partie de leur séparation venait aussi de sa peur.
— J’ai envoyé des lettres, ajouta-t-elle.
Quatre, pendant les premières années.
Deux me sont revenues.
Pour les autres, je n’ai jamais reçu de réponse.
Puis j’ai rencontré Julien.
Il a été le premier à savoir toute mon histoire.
Julien Laurent avait travaillé comme conducteur de tramway.
Il avait épousé Camille, accueilli Manon avec joie et l’avait encouragée à reprendre contact avec sa sœur.
Il était mort trois ans plus tôt d’une maladie brutale.
Depuis, Camille travaillait à temps partiel chez une fleuriste et élevait leur fille seule.
La maladie qui l’avait conduite à l’hôpital n’était pas mystérieuse : une infection respiratoire compliquée par une anémie importante.
Les médecins lui avaient expliqué qu’elle devait poursuivre les soins et reprendre des forces.
Le problème immédiat n’était pas de payer l’hôpital, mais de faire face au loyer et aux dépenses du quotidien pendant son arrêt de travail.
— J’ai eu honte, confessa Camille.
J’ai demandé à Manon de vendre quelques fleurs que Madame Besson nous avait laissées.
Je n’aurais pas dû lui confier cette responsabilité.
Élise se garda de présenter son argent comme une solution à dix-sept ans d’absence.
Elle demanda plutôt ce dont sa sœur avait besoin pour cette nuit.
Camille répondit : savoir que Manon rentrerait avec Madame Besson.
— Et la bague ? demanda Élise.
Camille sortit de la poche de sa robe un écrin de tissu usé.
À l’intérieur reposait une rose d’or, avec un rubis et une inscription identique.
— Grand-mère avait fait fabriquer deux bagues, expliqua-t-elle.
On m’a donné la mienne en secret peu avant mon départ.
Notre mère pensait qu’il valait mieux que tu n’apprennes pas son existence.
— Pourquoi ?
— Parce qu’elle savait que je n’étais pas partie comme notre père le racontait.
Camille lui expliqua encore que Lemaire avait refait surface trois jours plus tôt.
Il avait attendu dans le couloir du service, sans autorisation de lui rendre visite.
Lorsqu’elle l’avait aperçu, elle avait demandé à une infirmière de ne communiquer aucun renseignement le concernant.
— Il a demandé si je possédais toujours une petite boîte bleue, dit-elle.
J’y gardais des copies de mes premières notes, mais je l’ai laissée chez moi.
Je ne comprends pas pourquoi, après si longtemps, il s’y intéresse encore.
Élise ne savait pas si le dossier contenait une preuve décisive ou de simples souvenirs.
Elle proposa de le laisser où il était et d’en informer les enquêteurs, plutôt que de se précipiter dans l’appartement.
Pour la première fois depuis leur séparation, sa sœur accepta de ne pas porter seule la peur d’un homme.
La porte s’ouvrit ; Manon et Madame Besson revinrent.
Camille referma l’écrin et prit une longue inspiration.
— Élise, notre mère est peut-être la seule personne qui sache ce que Lemaire a réellement fait des lettres.
Et si elle a gardé le silence, ce n’était pas seulement pour protéger papa.
Pour savoir ce qu’Hélène Moreau avait caché à ses filles, lisez la partie 4.













