Hélène demanda à parler à Daniel trois jours après le sauvetage de Claire.
Elle avait été entendue par les enquêteurs et restait tenue de répondre à leurs convocations.
Daniel refusa un rendez-vous en tête à tête, mais accepta qu’un échange ait lieu par l’intermédiaire de leurs avocats.
Pour la première fois de sa vie, il ne considérait plus les secrets de sa sœur comme des affaires familiales à régler dans une cuisine.
Hélène envoya une lettre.
Elle y affirmait que Claire traversait une période difficile, qu’elle s’était emportée à propos de simples travaux et qu’il fallait éviter de « détruire la famille » pour une histoire mal comprise.
Elle ne disait pas pourquoi la porte avait été verrouillée de l’extérieur.
Elle n’expliquait pas non plus les quatre nuits passées par Claire dans l’obscurité.
Daniel lut la lettre une seule fois, puis la remit à son conseil.
Il avait reconnu l’écriture de sa sœur, sa manière de commencer par rappeler tout ce qu’elle avait fait pour lui avant de parler de ce qu’elle avait elle-même décidé.
Pendant des années, ce procédé avait suffi à clore leurs désaccords.
Cette fois, il ressentit surtout la fatigue de s’être laissé convaincre si facilement.
À l’hôpital, Claire put quitter sa chambre pour marcher lentement dans le couloir.
Ses forces revenaient, mais les nuits restaient difficiles.
Elle supportait mal les portes closes et demandait à être prévenue avant qu’on éteigne la lumière.
Daniel ne transformait pas ces gestes en symptômes à interpréter ; il les respectait simplement, comme il aurait dû respecter plus tôt ses inquiétudes.
— Tu as reçu quelque chose d’Hélène ? demanda-t-elle.
— Une lettre. Elle continue à dire que tu t’es trompée.
Claire s’arrêta près d’une fenêtre.
— Alors elle n’a toujours pas compris que je n’ai pas besoin qu’elle soit d’accord avec moi pour raconter ce que j’ai vécu.
Daniel acquiesça.
Il savait que la question n’était plus de sauver les apparences lors d’un repas de famille.
Il s’agissait de rendre à Claire le droit d’être crue, et à Lucas celui de ne pas être traité comme un enfant capricieux lorsqu’il avait peur.
Les enquêteurs poursuivaient leurs vérifications.
Les données relatives au téléphone de Claire, les copies des messages reçus par Daniel et les déplacements connus d’Hélène furent confrontés à leurs déclarations.
Les factures portant le nom d’Arnaud Services furent également examinées.
L’entreprise existait, mais les prestations décrites sur certains documents ne correspondaient pas aux travaux constatés à la maison.
Les enquêteurs cherchaient à savoir où l’argent était parti et qui avait autorisé les versements.
Benoît Arnaud fut à son tour interrogé.
Il reconnut avoir conduit son fourgon à la propriété le mardi de la disparition.
Selon sa première version, Hélène lui avait demandé de transporter des cartons et de déposer des provisions pour un séjour familial.
Il nia avoir vu Claire enfermée.
Cette version se heurtait toutefois à plusieurs éléments, dont les horaires d’appels entre son téléphone et celui d’Hélène.
Daniel reçut seulement les informations que l’enquête permettait de lui communiquer.
Il apprit que le dossier ne reposait plus sur un unique témoignage et qu’une procédure distincte portait sur les documents et l’argent de la propriété.
Il ne connaissait pas encore l’ampleur des décisions prises par sa sœur.
Lucas, de son côté, refusait de passer devant les portes fermées du couloir sans ralentir.
Il demandait souvent si sa mère était rentrée, même lorsqu’il venait de lui parler au téléphone.
Daniel en discuta avec Claire, puis ils acceptèrent qu’un professionnel accompagne leur fils à son rythme.
Ils ne lui racontèrent pas chaque détail de l’enquête.
Ils lui expliquèrent seulement ce qui concernait directement sa sécurité.
Un soir, Lucas posa sur la table un dessin de la maison familiale.
Il avait dessiné les tables du jardin, le mur de la cave et son père debout devant la porte.
Il n’avait pas représenté Hélène.
— Pourquoi est-ce que tu n’as dessiné personne près de la grille ? demanda Daniel.
— Parce que je ne veux plus que maman soit seule derrière, répondit l’enfant.
Daniel resta auprès de lui jusqu’à ce qu’il ait fini son dessin.
Il résista à la tentation de promettre que plus jamais personne ne leur ferait de mal.
Ce genre de promesse était impossible à tenir.
Il pouvait en revanche lui promettre de répondre lorsqu’il l’appellerait, et de demander de l’aide lorsqu’une situation dépassait ce qu’il pouvait faire lui-même.
La semaine suivante, Claire fut autorisée à rentrer chez elle.
Elle demanda à Daniel de ne pas organiser de repas de retrouvailles.
Les regards compatissants lui pesaient presque autant que les questions.
Ils passèrent donc leur première soirée à trois, sans invités, autour d’un dîner simple que Lucas avait aidé à préparer.
Au milieu du repas, le téléphone de Daniel sonna.
Son avocat venait de recevoir un nouvel élément concernant la vente projetée.
La proposition transmise à la notaire indiquait un versement anticipé sur un compte désigné par Hélène, alors qu’aucun acte n’avait été signé.
Il ne s’agissait pas d’une vente accomplie, mais de la trace d’une tentative d’obtenir de l’argent avant les vérifications normales.
— Est-ce que quelqu’un a payé ? demanda Claire.
— Pas d’après ce qu’on sait. Le cabinet a suspendu toute démarche.
Claire posa sa fourchette.
— Elle voulait vendre la terre pour combler ce qui manquait dans les comptes.
Daniel comprit que l’enfermement de sa femme, les faux accords et les factures douteuses pouvaient appartenir au même ensemble de décisions.
Mais il fallait encore établir qui avait conçu ce plan et si Benoît y avait pris part.
Le lendemain, Benoît demanda à compléter sa déposition.
Les enquêteurs apprirent qu’il avait gardé chez lui un petit carnet de rendez-vous et des messages reçus pendant les jours où Claire était enfermée.
Il acceptait désormais qu’ils en vérifient le contenu.
Une page du carnet portait trois mentions successives : « mardi — cave », « samedi — réception », « lundi — signature ».
Daniel n’avait pas vu ce carnet, et personne ne lui promit qu’il suffirait à lui seul à établir toutes les responsabilités.
Cependant, la chronologie correspondait à l’absence de Claire et au rendez-vous préparé en son nom.
La dernière mention soulevait une question que Daniel n’avait pas encore osé poser : après la signature prévue, qu’avait-on décidé de faire de sa femme ?
Pour apprendre ce que Benoît savait de ce plan, lisez la partie 6.













