Le lendemain matin, la chambre de Claire était calme, à l’exception des bruits lointains du couloir.
Le médecin avait expliqué à Daniel que sa femme souffrait notamment de déshydratation et d’épuisement.
Des examens étaient en cours ; personne ne pouvait déduire des seules marques sur son corps la totalité de ce qui lui était arrivé.
Daniel attendit qu’elle ait bu quelques gorgées d’eau avant de reprendre leur conversation.
Il avait passé la nuit à regarder le message sur son écran, comme si les lettres allaient finir par lui révéler l’identité de leur auteur.
— Comment Hélène a-t-elle pu envoyer ça depuis ton téléphone ?
Claire passa une main sur son front.
— Elle connaissait mon code. Je le lui avais donné au printemps, quand j’étais malade et qu’elle devait appeler ma mère pour moi. Je ne l’ai jamais changé.
Cette explication simple fit davantage de mal à Daniel qu’un mensonge compliqué.
Hélène avait eu accès à leur intimité parce qu’ils lui faisaient confiance.
Il repensa à toutes les fois où sa sœur avait proposé de régler un problème à leur place, d’ouvrir le courrier de la maison familiale ou de conserver un double des clés.
— Mardi, elle m’a demandé de venir ici, reprit Claire. Elle disait avoir retrouvé les relevés qui me manquaient. Quand je suis arrivée, elle était seule. Nous avons parlé dans la cuisine.
Daniel se souvenait parfaitement de ce mardi.
La veille, Claire lui avait montré des chiffres incohérents dans les comptes liés aux terres héritées de leur père.
Il lui avait répondu qu’Hélène gérait ces affaires depuis des années, et qu’elle était sans doute la mieux placée pour expliquer une différence.
Claire l’avait regardé longtemps avant de lui dire qu’il confondait fidélité et absence de questions.
— J’aurais dû t’écouter, murmura-t-il.
— Ce n’est pas pour cela que je te raconte ce qui s’est passé.
Claire prit le temps de retrouver son souffle.
Elle expliqua qu’Hélène lui avait d’abord présenté une chemise bleue contenant des factures et des relevés bancaires.
Plusieurs virements avaient été faits depuis le compte réservé à l’entretien de la propriété, alors que les travaux correspondants n’avaient jamais eu lieu.
Claire avait demandé à voir les justificatifs originaux avant qu’un nouveau document soit signé.
— Elle a dit que je voulais lui voler sa famille, poursuivit Claire. Puis elle a voulu prendre mon téléphone. J’ai reculé. Elle m’a poussée vers la cave en disant qu’il fallait parler à l’écart. J’ai cru qu’elle voulait me montrer les anciennes archives.
Le souvenir la fit s’interrompre.
Daniel ne l’encouragea pas à accélérer.
— À l’intérieur, la lumière s’est éteinte. J’ai entendu la porte claquer. Elle a fermé de l’extérieur. Je l’ai appelée. Elle a répondu qu’elle me laisserait sortir lorsque je lui promettrais de ne rien dire avant lundi.
— Lundi ?
— Elle répétait qu’il lui fallait seulement quelques jours.
Claire se souvint ensuite d’une voix d’homme et de pas dans l’escalier.
Quelqu’un avait apporté de l’eau et du pain, en évitant de se montrer.
Elle avait entendu le prénom « Benoît », mais, dans l’obscurité, ne pouvait pas identifier cette personne avec certitude.
Elle voulait le préciser aux enquêteurs plutôt que de transformer sa peur en témoignage imprécis.
Daniel connaissait Benoît Arnaud, un ancien compagnon d’Hélène.
Il avait parfois conduit un fourgon pour déplacer des meubles dans la propriété.
Cela ne suffisait pas à prouver qu’il avait participé à la séquestration, mais son nom prenait désormais un poids nouveau.
— Et Lucas ? demanda Daniel.
Claire regarda le plafond.
— J’ai entendu des enfants jouer hier, peut-être dans le jardin voisin. Ce matin, j’ai reconnu sa voix. Il était près du petit soupirail. Je l’ai appelé, puis j’ai frappé contre le mur. Je ne savais pas s’il me reconnaîtrait.
Daniel lui raconta comment Lucas avait insisté pendant la fête.
Il omit d’abord qu’il avait attribué les bruits de la veille au vent, puis revint sur ce détail.
Il ne voulait plus laisser les silences choisir la vérité à sa place.
Les gendarmes vinrent recueillir les premiers éléments du récit de Claire, en lui indiquant qu’elle pourrait compléter sa déposition lorsqu’elle se sentirait mieux.
Daniel leur remit une copie des échanges reçus sur son téléphone.
Les appareils et les horaires devraient être examinés ; la seule ressemblance d’un numéro avec celui de Claire ne suffisait pas à établir l’auteur du message.
Après leur départ, Daniel consulta les documents qu’il avait conservés dans ses courriels.
Il retrouva l’invitation à un rendez-vous prévu le lundi suivant chez une notaire de Tours, maîtresse Vasseur.
Il l’avait négligée, persuadé qu’il s’agissait d’une simple mise à jour concernant le terrain familial.
Dans la pièce jointe figurait pourtant la mention d’un projet de cession d’une parcelle bordant la maison.
— Tu étais au courant d’une vente ? demanda Claire.
— Hélène me disait que ce n’était qu’une possibilité. Je n’ai rien autorisé.
Claire tendit la main vers l’écran.
Elle reconnut le nom de la parcelle et le montant estimé, très inférieur à celui qu’ils avaient évoqué au cours d’une estimation précédente.
Elle avait déjà vu le même chiffre, inscrit au crayon dans la chemise bleue.
— Elle ne voulait pas seulement que je me taise, dit-elle. Elle voulait que tu arrives lundi sans avoir eu le temps de comprendre.
L’après-midi, Lucas fut autorisé à rendre une courte visite à sa mère.
Il entra sans courir, contrairement à son habitude, et resta au pied du lit.
— J’ai eu peur que tu sois fâchée parce que j’ai crié devant tout le monde.
Claire ouvrit les bras, et il s’approcha doucement.
— Tu m’as sauvée en demandant de l’aide. Tu n’avais pas à te débrouiller tout seul.
Daniel regarda leurs mains réunies.
Il savait que quelques paroles ne répareraient pas la peur de son fils, pas plus qu’elles n’effaceraient les jours perdus par Claire.
Mais, pour la première fois depuis la fête, aucun d’eux n’essayait de faire semblant que tout allait bien.
Le soir, Daniel rappela le cabinet de la notaire et demanda à parler au sujet du rendez-vous du lundi.
La secrétaire lui confirma qu’aucune vente n’était finalisée et qu’il pouvait demander des explications sur les pièces transmises.
Avant de raccrocher, elle ajouta un détail qui le laissa silencieux.
— Monsieur, la semaine dernière, nous avons reçu un accord écrit portant votre signature. C’est précisément pour le vérifier que maîtresse Vasseur voulait vous voir en personne.
Daniel n’avait signé aucun accord.
Et quelqu’un avait apparemment compté sur son silence pour faire passer cette signature pour la sienne.
Pour comprendre d’où venait cet accord et ce qu’il cachait, découvrez la partie 4.













