La main tremblait si fort que Daniel craignit de la voir disparaître avant qu’il ait pu la saisir.
Il posa la pioche dans l’herbe et se rapprocha de l’ouverture, en écartant les éclats de bois qui barraient encore le passage.
— Je suis là. Ne bougez pas, on va vous aider.
Une voix lui parvint, si faible qu’il crut d’abord l’avoir imaginée.
— Daniel…
Il connaissait cette voix.
Il l’avait entendue appeler Lucas pour le dîner, lui demander de fermer une fenêtre, rire devant une histoire racontée trop sérieusement.
Quatre jours auparavant, elle s’était tue dans leur maison, après une dispute dont il regrettait encore chaque mot.
— Claire ?
La main bougea légèrement.
Daniel demanda aux invités d’appeler les secours et la gendarmerie, puis de tenir Lucas éloigné des planches brisées.
Deux hommes l’aidèrent à dégager la porte, tandis qu’une invitée téléphonait et décrivait exactement ce qu’ils voyaient.
Lorsque le passage fut assez large, Daniel descendit les quelques marches sans courir, le téléphone d’un voisin éclairant le sol devant lui.
Claire était assise contre un mur, sur une couverture sale.
Son visage était creusé, ses lèvres sèches, ses cheveux emmêlés.
Près d’elle se trouvaient deux bouteilles vides, un morceau de pain enveloppé dans un sachet et une petite lampe éteinte.
Elle avait encore son alliance.
Daniel s’accroupit, incapable de comprendre comment sa femme, qu’il croyait partie quelques jours pour réfléchir, avait pu finir dans cette cave.
Il voulut la prendre dans ses bras, mais s’arrêta en voyant qu’elle grimaçait en bougeant une épaule.
— Je suis là. Les secours arrivent. Est-ce que tu peux me parler ?
Claire ferma les yeux une seconde, puis les rouvrit.
— Lucas… où est-il ?
— En haut. Il est avec les autres. Il va bien.
À ces mots, des larmes glissèrent sur ses joues.
Daniel lui prit doucement la main, sans essayer de la relever.
Il avait tant de questions qu’aucune ne semblait supportable.
Dans le jardin, Hélène s’était approchée de la grille donnant sur l’allée.
La même femme qui affirmait que la cave était vide parlait maintenant d’un malentendu, de l’état nerveux de Claire et de la nécessité d’éviter un scandale.
Personne ne lui répondait plus avec la confiance du début du repas.
— Elle a dû s’enfermer elle-même, dit-elle à un cousin. Vous connaissez son caractère.
Lucas, qui avait entendu la phrase, secoua la tête.
— La porte se ferme dehors. J’ai essayé hier.
Hélène se retourna vers lui.
— Tu n’avais pas le droit de t’approcher de cet endroit.
Daniel remonta juste assez pour entendre ces derniers mots.
Il regarda sa sœur, puis le verrou arraché, fixé sur la face extérieure du battant.
La pièce ne possédait pas d’autre issue praticable.
Il se demanda depuis quand Hélène avait pris l’habitude de répondre à chaque question avant même qu’on la pose.
— N’adresse plus la parole à Lucas pour le moment, dit-il.
— Daniel, tu ne vas tout de même pas croire…
— Tu m’as dit qu’il n’y avait personne.
Hélène ouvrit la bouche, mais aucun argument n’effaçait la main qu’ils avaient tous vue.
Elle finit par reculer vers la table où elle avait laissé son sac.
Daniel remarqua le mouvement sans essayer de l’arrêter lui-même.
Les secouristes arrivèrent avant la fin du quart d’heure.
Ils examinèrent Claire sur place, lui posèrent des questions simples et organisèrent son transport vers l’hôpital.
Elle parvenait à répondre, mais le moindre effort l’épuisait.
Les gendarmes demandèrent aux invités de rester disponibles et firent protéger l’entrée de la cave afin de préserver les traces.
Avant que le brancard ne franchisse le portail, Lucas s’approcha, accompagné de son père.
Il tremblait encore, mais sa mère tendit une main vers lui.
— Tu m’as entendue, murmura-t-elle.
— Ce matin, près de la petite grille. Tu as appelé mon prénom.
Claire essaya de sourire.
— J’avais peur que personne ne m’entende.
Daniel baissa la tête.
Lucas lui avait demandé la veille pourquoi une voix semblait venir du jardin.
Lui avait répondu que le vent passait parfois dans les conduits de cette vieille maison.
Ce souvenir lui brûlait maintenant les joues.
— Tu m’as parlé de la grille hier ? demanda-t-il doucement à son fils.
— Oui. Tante Hélène a dit que j’inventais. Alors j’ai attendu que tu sois là.
Daniel ne trouva rien à dire.
Il serra la main de l’enfant, tandis que Claire était installée dans l’ambulance.
Le jardin, quelques minutes plus tôt rempli d’assiettes et de conversations, avait pris l’apparence d’un endroit où chacun se demandait comment il avait pu ne rien voir.
Un gendarme expliqua à Daniel qu’il serait entendu dès que sa femme serait en sécurité.
Il lui demanda quand il l’avait vue pour la dernière fois et qui possédait les clés de cette maison.
Daniel répondit qu’il y avait quatre jours qu’il n’avait pas vu Claire, et qu’Hélène s’occupait depuis longtemps du bâtiment familial.
— Elle m’a assuré que Claire était partie de son plein gré, précisa-t-il.
— C’est votre sœur qui vous l’a dit ?
— Oui. Mais j’ai aussi reçu un message de Claire.
Il chercha son téléphone et retrouva les mots qu’il avait lus le soir de sa disparition : « J’ai besoin de prendre du recul. Ne me cherche pas tout de suite. »
Sur le moment, après leur querelle au sujet des comptes de famille, il avait cru que Claire souhaitait être seule.
Il lui avait écrit plusieurs fois depuis, sans obtenir de réponse.
Hélène fut invitée à expliquer pourquoi elle avait déclaré la cave vide alors qu’une personne s’y trouvait enfermée.
Elle affirma que le verrou était ancien, qu’elle ne savait rien de la présence de Claire et qu’elle avait seulement voulu préserver les invités.
Ses paroles furent consignées, non prises pour des preuves.
À l’hôpital, le soir, Daniel put enfin entrer quelques minutes dans la chambre de sa femme.
Elle fixait la fenêtre, les mains posées sur le drap.
Il lui montra le message affiché sur son téléphone.
Claire le lut sans le toucher.
Son regard changea, et Daniel comprit qu’une autre partie de ces quatre journées allait être beaucoup plus difficile à entendre.
— Ce message, Daniel, dit-elle enfin, je ne l’ai jamais écrit.
Pour découvrir qui avait envoyé ces mots pendant que Claire était enfermée, poursuivez avec la partie 3.













