Juliette arriva au cabinet de Salomé un vendredi pluvieux, vêtue d’un tailleur gris. Elle ne portait ni ses émeraudes ni son alliance, puisqu’elle n’avait finalement jamais été mariée. Une avocate l’accompagnait. Nous avions convenu que cette rencontre ne remplacerait aucune audition officielle et que chacun pourrait partir à tout instant. Les deux conseils avaient insisté sur ce point. Je le trouvai presque dérisoire, moi qui avais passé une nuit entière à chercher la sortie d’une pièce, mais cette précaution me permit d’entrer sans trembler.
Ma sœur évita mon regard jusqu’au moment où je m’assis. Alors elle observa mon visage avec une attention douloureuse. Elle semblait chercher les parties de moi qu’elle connaissait encore. J’avais retiré mes bandages avant de venir. Sur ma joue gauche, une cicatrice tirait légèrement lorsque je parlais. Je décidai de ne pas la cacher.
« Je ne savais pas que tu allais revenir au mariage », dit-elle.
« C’est ce que tu veux m’expliquer ? Que j’aurais dû prévenir ? »
Elle rougit. Son avocate posa calmement la main sur un dossier fermé, l’invitant à mesurer ses paroles. Juliette prit une longue inspiration. « Je voudrais te raconter cette soirée. »
Je gardai le silence. Pendant cinq ans, j’avais inventé tant de versions de cette nuit qu’aucune ne pouvait me satisfaire. Je voulais désormais des faits, même s’ils me déplaisaient.
« Nous nous sommes disputées à propos de la vente », commença Juliette. « Tu avais découvert les factures de la société de conseil. Tu voulais tout transmettre au commissaire aux comptes et à papa. »
« Oui. »
« J’avais déjà engagé de l’argent. Les banques menaçaient de retirer leurs lignes. Je pensais pouvoir tout régulariser après la vente de l’atelier. »
« Avec une signature qui n’était pas la mienne ? »
Elle regarda son avocate avant de répondre. « J’ai laissé établir ce document. Je savais que tu ne l’avais pas signé. »
J’attendis. Elle poursuivit d’une voix plus basse. Après notre dispute, elle était entrée dans la réserve où étaient rangés les dossiers de la société. Elle avait entrepris de détruire plusieurs pièces compromettantes. Des papiers avaient été jetés dans un récipient métallique et incendiés. Elle croyait, disait-elle, que le feu resterait contenu. Un produit inflammable utilisé autrefois pour les travaux se trouvait à proximité. Les flammes avaient gagné les étagères beaucoup plus vite qu’elle ne l’avait prévu.
« Tu aurais pu appeler les pompiers immédiatement », dis-je.
« Je suis sortie pour chercher mon téléphone. »
« Par la porte de service ? »
Elle ferma les yeux. « Oui. »
« Et le verrou ? »
Un silence prolongé suivit. Dehors, une moto accéléra, et le bruit monta jusqu’aux fenêtres. Je laissai le silence s’installer. Depuis l’incendie, je ne supportais plus les gens qui parlaient à ma place pour remplir un vide.
« Je l’ai fermé », finit-elle par dire. « Je ne voulais pas que quelqu’un entre et voie les dossiers. Je pensais que tu étais montée dans ta chambre. »
« Je t’avais dit que je restais en bas pour récupérer les originaux. »
Elle ouvrit la bouche, puis la referma. C’était une première contradiction, et je vis son avocate prendre une note. Je lui demandai alors si elle avait entendu des coups contre le métal. Son menton se mit à trembler.
« J’ai entendu quelque chose. J’ai cru… Je voulais croire que c’était une étagère. »
Je restai immobile. Cette phrase répondait à une question qui m’avait poursuivie dans les couloirs de l’hôpital. Ma sœur n’avait pas seulement quitté les lieux. Elle avait reconnu la possibilité que je sois enfermée derrière cette porte, et elle avait choisi de partir.
« Tu es revenue ? » demandai-je.
« Non. J’ai appelé les secours en m’éloignant. »
Son avocate précisa que la chronologie de cet appel devait être vérifiée par les enquêteurs. Je ne cherchais pas à transformer notre conversation en jugement. Le seul fait de l’entendre admettre qu’elle avait fermé le verrou me faisait déjà chanceler. Je bus une gorgée d’eau. Nadia n’assistait pas à l’entretien, mais elle m’attendait dans le bâtiment. Savoir qu’elle serait là à ma sortie suffisait à m’aider.
Je posai ensuite la question des documents de décès. Juliette expliqua qu’on lui avait présenté, après l’incendie, des objets retrouvés dans les décombres. Elle avait reconnu ma bague, mon porte-clés, quelques vêtements. Mais, lorsque le premier dossier d’identification s’était révélé incertain, elle avait demandé à un responsable administratif de faire avancer les formalités. Celui-ci avait fait circuler un certificat médical dont l’origine était aujourd’hui contestée. Elle prétendit ne pas avoir personnellement rédigé les fausses pièces. Elle ne nia pas qu’elle avait bénéficié de leur utilisation.
« À quel moment as-tu su que je pouvais être vivante ? » demandai-je.
Juliette baissa les yeux. « Quelques semaines après. Quelqu’un d’un service hospitalier a téléphoné au bureau. Une patiente inconnue portait, sur une ancienne photographie de bracelet, ton nom. Ils voulaient vérifier une identité possible. »
Je sentis ma poitrine se resserrer. Ce n’était pas une révélation abstraite. Quelqu’un avait essayé de me retrouver alors que je ne pouvais pas parler. Un appel avait traversé une ligne téléphonique, et ma sœur s’était trouvée au bout.
« Qu’as-tu répondu ? »
« Que tu étais morte. Que c’était forcément une erreur. J’ai demandé qu’ils ne dérangent plus notre père. »
« Tu es allée voir ? »
« Non. »
« Tu as demandé une photographie, un médecin, un numéro de dossier ? »
« Non. »
J’avais imaginé Juliette organisant un complot parfait, surveillant chaque couloir d’hôpital. La réalité était presque plus effrayante. Il lui avait suffi de refuser une vérification, puis de laisser des institutions débordées poursuivre leur travail à partir d’informations contradictoires. Je n’avais pas été invisible. J’avais été une personne qu’on avait cessé de chercher.
Juliette essuya ses joues. « J’avais peur. Si tu étais vivante, tout ce que j’avais fait revenait. Les signatures, l’argent, l’incendie. Je me racontais que la personne à l’hôpital n’était pas toi. »
« Tu te racontais surtout une histoire dans laquelle tu n’avais rien à réparer. »
Cette fois, elle ne protesta pas. Les avocates mirent fin à l’entretien. Les déclarations avaient été entendues par plusieurs personnes, mais leur portée judiciaire et la manière dont elles seraient reprises appartiendraient aux autorités compétentes. De mon côté, je savais ce que je devais faire. J’avais déjà déposé une plainte étayée par les documents ; je demanderais désormais que les nouvelles informations soient communiquées dans les formes utiles à l’enquête.
Juliette se leva. Elle essaya de prononcer mon prénom, mais je lui demandai d’arrêter.
« Tu peux expliquer tes peurs aux enquêteurs. Moi, je ne veux plus vivre à l’intérieur. »
En quittant le cabinet, je trouvai Nadia assise dans le hall avec deux gobelets de thé. Elle m’en tendit un sans me poser de question. Nous sortîmes sous la pluie fine. Je n’étais pas soulagée. Pourtant, une part de ma peur venait de changer de place : elle ne régnait plus seule dans ma mémoire, car quelqu’un d’autre devait maintenant répondre de cette nuit.













