Il fallut presque trois semaines avant que nous puissions pénétrer dans l’ancienne propriété. Le rez-de-chaussée de la maison familiale avait toujours abrité l’atelier, tandis qu’à l’étage je disposais autrefois de deux pièces où je vivais et travaillais. Après le sinistre, la partie résidentielle avait été démolie et les murs de l’atelier maintenus par des étais. Je m’étais attachée à ce lieu parce qu’il ne ressemblait pas aux autres biens des Mercier : on y entendait rire des enfants, réparer des vélos, discuter des mères venues chercher de l’aide. Juliette n’y voyait qu’un immeuble mal situé dans un bilan.
Le rendez-vous avait été organisé par les avocats avec l’accord du gestionnaire du site. Marc, Nadia et un technicien indépendant nous accompagnaient. Notre présence n’avait rien d’une perquisition. Nous ne touchions à rien qui puisse intéresser l’enquête, et Marc photographiait seulement les éléments accessibles dans les conditions autorisées. Même protégée par un masque, je reconnaissais l’odeur de poussière humide mêlée à celle du bois carbonisé. Mes jambes se mirent à trembler devant le seuil.
« Tu peux rester dehors », proposa Nadia.
« Je sais. Je vais entrer quand même. »
J’avançai lentement. Là où se trouvait autrefois mon bureau, un carré de lumière éclairait le béton. L’escalier avait disparu. Je me souvenais du tableau des permanences associatives accroché près de l’entrée, des pots de peinture que j’oubliais de refermer, du fauteuil rouge qu’une bénévole avait récupéré dans la rue. Le feu avait effacé ces objets. En revanche, la porte métallique donnant sur la petite cour avait survécu. Son encadrement était noirci, mais on distinguait toujours les deux logements de serrure.
« Le mécanisme principal s’ouvrait de l’intérieur », expliqua le technicien. « L’ancien verrou extérieur, lui, pouvait empêcher l’ouverture. Je ne peux pas dire dans quel état il était le soir du feu sans les constatations de l’époque. »
Je posai les yeux sur le verrou et revécus, pendant une seconde, l’obscurité, la douleur dans ma gorge et la panique de chercher une issue. Nadia prit mon bras. Je ne m’évanouis pas. Je sortis respirer dans la cour jusqu’à ce que les images cessent de se superposer au présent.
Marc nous rejoignit avec la copie d’une audition. « Le technicien de maintenance de l’époque avait signalé ce verrou. Son observation ne figure pas dans le rapport final. »
L’homme s’appelait Antoine Maret. Il avait quitté la région après l’incendie et nous avions mis du temps à le retrouver. Il accepta de nous rencontrer le lendemain dans un café près de la gare du Nord, accompagné d’une amie qui l’aidait à classer ses papiers. Il devait avoir une cinquantaine d’années. Ses mains portaient des traces anciennes de brûlures légères. Il les garda sur ses genoux pendant presque tout notre entretien.
« J’ai reçu l’appel de l’alarme vers vingt-deux heures, dit-il. J’étais de garde pour les bâtiments. Quand je suis arrivé, les pompiers entraient déjà côté rue. J’ai couru dans la cour. J’ai essayé la porte de service. Elle ne s’ouvrait pas. »
« Vous avez entendu quelqu’un ? » demandai-je.
Antoine prit son temps. « Oui. Trois coups contre le métal. Puis une voix. Je n’ai pas compris les mots. J’en ai parlé aux policiers. Plus tard, on m’a fait relire une déclaration où cette partie n’y était plus. J’ai protesté. On m’a répondu que je confondais avec le bruit des poutres. »
Je dus serrer ma tasse entre mes mains pour ne pas la renverser. Pendant des années, je m’étais demandé si j’avais réellement crié. Je ne cherchais pas un témoin capable de confirmer chaque seconde de mes souvenirs, seulement une personne qui n’avait pas oublié qu’il y avait quelqu’un derrière la porte.
« Pourquoi n’avez-vous pas insisté ? »
« J’ai insisté. J’ai même envoyé une lettre. Ensuite mon entreprise a perdu tous ses contrats avec les Mercier. Avec deux enfants, j’ai trouvé du travail ailleurs. Ce n’est pas une excuse. C’est ce qui s’est passé. »
Marc lui demanda s’il accepterait de refaire une déposition dans le cadre d’une enquête officielle. Antoine acquiesça. Il conservait une copie datée de sa lettre. Son amie la sortit d’une chemise transparente. Le texte mentionnait explicitement la porte fermée et les coups entendus avant l’arrivée d’une équipe de secours à l’arrière du bâtiment.
Sur le trajet du retour, j’appelai mon père. C’était notre première conversation directe depuis la cérémonie. Il avait tenté de me joindre plusieurs fois. Je n’avais pas répondu, incapable de supporter ses hésitations. Cette fois, je demandai à le voir dans le bureau neutre de l’avocate qui m’accompagnait désormais, Maître Salomé Garnier. Je lui précisai que je ne voulais ni repas familial ni photographie de retrouvailles.
« Je viendrai », promit-il. « Je veux seulement te voir. »
« Alors viens pour écouter. Pas pour me demander de pardonner. »
Avant de raccrocher, il m’interrogea sur l’état de mes mains. Ce détail me bouleversa plus que ses excuses. Petite, j’avais eu des plaques d’eczéma, et il me préparait lui-même une bassine d’eau tiède. Il s’en souvenait donc. Je ne savais pas pourquoi un père capable de se rappeler une si petite chose avait cessé de chercher sa fille aussi complètement.
Le soir, Marc m’envoya une autre copie issue de ses archives : un registre de passage du personnel datant de la journée de l’incendie. À vingt et une heures quarante, une entrée avait été portée sous les initiales de Juliette. Ce n’était pas une preuve qu’elle avait verrouillé la porte. C’était cependant incompatible avec le récit qu’elle avait donné, selon lequel elle avait quitté la maison bien avant le dîner.
Je regardai longuement l’heure inscrite sur le registre. Lors de notre dernière dispute, Juliette avait crié que je finirais par nous ruiner. Elle m’avait ensuite laissée dans l’atelier, occupée à rassembler des factures. J’avais toujours supposé qu’elle était rentrée chez elle. À présent, il me fallait envisager qu’elle avait été là lorsque le feu avait commencé.
Pour la première fois, je n’eus pas seulement peur de ce qu’elle m’avait fait. J’eus peur de la réponse à une question plus simple : avait-elle entendu mes coups contre la porte ?













