Léa ne dormit presque pas après le message.
Elle imagina son nom reproduit sur des écrans, sa grossesse commentée par des inconnus et des hommes de Dominique cherchant à deviner où elle se cachait.
Pourtant, au matin, elle n’appela pas celui qui l’avait mise dans cette situation.
Elle téléphona à Maître Valette, puis à Madame Sorel.
Ensemble, elles notèrent l’heure des appels et conservèrent les messages.
— Il faut qu’ils comprennent que tu es une personne, pas une information à vendre, dit Madame Sorel.
— Je voudrais surtout que mes enfants ne deviennent pas une information, répondit Léa.
L’avocate contacta la rédaction indiquée par la journaliste.
Elle rappela que divulguer l’adresse ou les données médicales d’une femme enceinte pouvait mettre sa sécurité en danger.
Elle n’eut pas besoin de confirmer qui était le père.
La publication annoncée fut suspendue, mais un compte spécialisé dans les indiscrétions mondaines mit en ligne une image floue, prise à travers les vitres de la salle de réunion.
On y distinguait Dominique de profil, face à une jeune femme enceinte.
L’image ne montrait pas le visage de Léa.
Cela ne l’empêcha pas de circuler.
Le site insinuait qu’une ancienne employée cherchait à obtenir une reconnaissance et de l’argent.
Quelques personnes inventèrent des détails que personne ne leur avait confiés.
Le plus cruel, aux yeux de Léa, fut de voir des inconnus transformer les deux enfants en argument pour juger une mère qu’ils n’avaient jamais rencontrée.
Dominique apprit la publication par Matteo.
Sa première réaction fut d’ordonner que le site disparaisse avant la fin de la journée.
Matteo resta immobile.
— Tu veux encore effacer un problème en faisant peur à quelqu’un ?
Dominique leva les yeux.
Il aurait autrefois puni cette question.
Cette fois, il demanda qu’on contacte ses avocats et qu’aucune démarche ne soit entreprise au nom de Léa sans son accord.
Le conseil de Léa obtint rapidement le retrait de la photographie auprès de son diffuseur initial.
Les copies, elles, demeuraient plus difficiles à faire disparaître.
Maître Valette lui expliqua avec franchise qu’aucune procédure ne pourrait garantir un oubli complet.
En revanche, elle pourrait documenter les atteintes et mettre des limites à toute nouvelle tentative de contact.
Une question restait entière : qui avait fourni la photographie ?
Matteo retrouva le nom d’un photographe indépendant qui avait suivi Dominique jusqu’à l’association.
Son contrat n’avait pas été signé par le clan Gallo.
Il avait été réglé par une agence de communication travaillant depuis peu pour Céleste.
Lorsque Dominique lui montra les pièces, elle ne prit même pas la peine de paraître surprise.
— Elle te manipule, lança-t-elle.
Tu ne vas pas me dire que tu crois cette histoire de jumeaux ?
— Ce que je crois ne t’autorisait pas à la faire suivre.
— J’essayais de protéger notre vie.
— Tu protégeais ta place dans cet appartement.
Céleste eut un rire bref.
Elle lui rappela ses partenaires, ses ennemis et la presse qui attendait la moindre faiblesse.
Elle parla de Léa comme d’une gêne que Dominique finirait par regretter.
Il se souvint alors du whisky sur les chaussures, de la jeune femme pliée au-dessus des débris et de sa propre voix prononçant l’ordre de partir.
— C’est moi qui l’ai chassée, dit-il.
Tu n’as pas besoin de me rappeler ce dont je suis responsable.
Il demanda à Céleste de quitter le penthouse.
Ils n’étaient pas mariés ; il ne pouvait pas faire comme si leur séparation réglait les dommages déjà causés.
Il fit transmettre aux avocats les informations sur le photographe et l’agence, sans exiger que Léa renonce à une action ultérieure.
Il savait que la colère de Céleste ne s’arrêterait pas à la porte.
Pendant les semaines suivantes, Léa évita les réseaux sociaux et poursuivit son suivi médical.
Les bébés grandissaient, mais la sage-femme lui rappela qu’une grossesse gémellaire pouvait aboutir à une naissance plus précoce.
Le lien avec la publication n’était ni établi ni utile : Léa n’avait pas besoin d’une raison supplémentaire de se sentir coupable de ce qu’elle ne maîtrisait pas.
Elle accepta qu’un avocat de Dominique verse, par l’intermédiaire de Maître Valette, une contribution destinée aux dépenses des enfants à venir.
Les modalités furent écrites et aucun engagement personnel ne lui fut demandé en retour.
Elle continua pourtant d’utiliser les vêtements de seconde main, les petits draps lavés par Madame Sorel et le berceau double prêté par une association.
Elle voulait pouvoir regarder sa chambre sans avoir l’impression qu’un autre en possédait les murs.
À trente-cinq semaines, un matin, des contractions régulières la réveillèrent.
Madame Sorel l’accompagna à la maternité où Léa était suivie.
L’équipe décida qu’il fallait l’admettre et surveiller de près l’arrivée des jumeaux.
Léa eut peur, puis se concentra sur les gestes simples qu’on lui demandait.
Elle s’accrocha à la voix d’une sage-femme, à la main de Madame Sorel, au souvenir de son père lui disant de ne jamais confondre courage et absence de peur.
Les deux enfants naquirent ce jour-là.
Une petite fille d’abord, puis un garçon.
Léa les appela Clara et Samuel.
Tous deux avaient besoin d’une surveillance en néonatalogie pour apprendre à respirer et à se nourrir sans difficulté.
Les soignants lui expliquèrent chaque étape sans lui promettre une date de sortie.
— Ils sont là, murmura-t-elle à travers la vitre.
Vous êtes là.
Elle choisit d’informer Dominique le lendemain.
Il arriva à l’hôpital sans escorte visible et attendit qu’on lui dise s’il pouvait entrer.
Léa l’autorisa à voir les enfants à travers la vitre, quelques minutes seulement.
Il ne prononça ni grand discours ni promesse de famille parfaite.
Devant les deux petits corps endormis, ses mains tremblèrent.
Au moment où il repartait, Matteo l’appela.
La photographie retirée des sites mondains circulait désormais dans une conversation interceptée entre des hommes liés aux Moretti.
Aucun des bébés n’était visible, mais les commentaires montraient qu’on s’intéressait à leur existence.
Dominique regarda la porte de la maternité.
Son passé venait d’atteindre un endroit où il s’était juré de ne jamais le laisser entrer.
Pour comprendre le choix que Dominique devra faire afin de ne pas exposer Clara et Samuel, poursuivez dans la partie 5.












