Léa garda la lettre trois jours dans sa poche sans y répondre.
Elle la relisait surtout le soir, lorsque les bébés bougeaient et que le silence de la chambre lui donnait envie de parler à quelqu’un.
Dominique disait regretter son geste.
Il n’écrivait pas qu’il comprenait ce qu’elle avait vécu.
Ce détail la soulageait presque : au moins, il ne prétendait pas connaître une peur qu’il avait lui-même provoquée.
Madame Sorel l’accompagna à la permanence juridique dont une sage-femme lui avait donné l’adresse.
L’avocate bénévole, Anaïs Valette, écouta le récit sans l’interrompre.
Léa lui parla de son père, du bal, du renvoi et enfin des enfants.
Elle s’attendait à voir son interlocutrice s’effrayer au nom de Gallo.
Maître Valette lui demanda seulement de quel soutien elle disposait et si elle se sentait en sécurité.
— Je ne veux pas qu’il les prenne, dit Léa.
— Personne ne peut décider de votre avenir familial en claquant des doigts.
Nous allons distinguer ce que vous redoutez de ce qu’il peut réellement faire.
Et nous garderons une trace de tous les échanges.
Pour la première fois, Léa ne se sentit pas obligée de choisir entre le silence et l’affrontement.
Elle rédigea une réponse brève : elle reconnaissait le médaillon, souhaitait le récupérer et n’acceptait aucun contact à son domicile.
Si Dominique voulait présenter des excuses, il pourrait le faire lors d’un rendez-vous organisé par l’avocate.
Elle ne donna ni adresse ni numéro personnel.
Lorsque Matteo remit cette réponse à Dominique, celui-ci demanda aussitôt la date du rendez-vous.
Matteo lui rappela qu’aucune rencontre n’avait encore été proposée.
Dominique reposa le papier.
Il avait passé sa vie à transformer ses désirs en ordres.
Attendre une invitation lui paraissait plus difficile que les négociations les plus dangereuses de son existence.
Céleste l’observait depuis l’entrée du bureau.
— Tu écris à une ancienne femme de ménage, maintenant ?
— Cela ne te regarde pas.
— J’espère au moins qu’elle ne cherche pas à te soutirer une fortune.
Ce genre de fille sait reconnaître une occasion.
Dominique pensa aux billets abandonnés parmi les éclats de verre.
Léa les avait pris parce qu’elle n’avait plus de salaire, pas parce qu’elle avait demandé une fortune.
Il comprit brusquement que le mot « opportuniste » lui avait servi de protection commode contre sa propre honte.
— Je ne veux plus t’entendre parler d’elle ainsi.
Céleste quitta la pièce en refermant la porte avec une douceur qui ressemblait à une menace.
Elle avait entendu le prénom de Léa plusieurs fois depuis le retour du médaillon.
Elle ignorait encore la raison de cet intérêt, mais elle n’acceptait pas de perdre la place qu’elle venait de conquérir.
Une semaine plus tard, Léa accepta une rencontre dans une salle de l’association.
Maître Valette resta près de la porte.
Dominique arriva sans ses gardes ; Matteo l’avait déposé dans une rue voisine.
Il portait un manteau sombre et tenait un petit étui de velours, maladroitement, comme si l’objet pesait plus lourd que ses affaires habituelles.
Léa se leva avec difficulté.
Son ventre rond apparaissait sous sa robe de laine.
Dominique s’arrêta net.
Il avait calculé, avant de venir, toutes les phrases qu’il pourrait dire.
Aucune ne résista à ce qu’il voyait.
— Tu attends un enfant ? murmura-t-il.
— Deux.
Ce sont des jumeaux.
Léa ne s’excusa pas de le lui annoncer si tard.
Elle ne détourna pas les yeux non plus.
C’était sa seule manière de reprendre possession d’une histoire dans laquelle il avait jusque-là décidé de tout.
— Je ne savais pas, dit-il.
— C’est vrai.
Mais tu savais que j’étais malade ce matin-là.
Tu savais que je te demandais de ne pas me mettre dehors.
Tu n’as pas voulu en entendre davantage.
Il acquiesça.
La grossesse expliquait le vertige ; elle n’effaçait pas son indifférence.
Il posa l’étui sur la table, à portée de Léa, puis recula d’un pas.
— Le médaillon était dans la bibliothèque.
Je l’ai trouvé après le bal.
Je ne savais pas à qui il appartenait.
Léa ouvrit l’oiseau.
Les mots de son père étaient encore là, dans les deux ailes d’argent.
Elle inspira longuement, sans chercher à cacher ses larmes.
— Papa disait que cet oiseau ne pouvait pas m’empêcher de tomber.
Seulement me rappeler que je pouvais me relever.
Dominique reconnut aussitôt la voix qui lui avait parlé derrière le masque doré.
Dans la bibliothèque, elle avait évoqué un homme malade, sans jamais prononcer le mot « père ».
Il avait cru écouter une invitée mélancolique.
Il avait écouté Léa, l’employée à qui il n’accordait pas deux minutes dans ses propres couloirs.
— C’était toi, dit-il.
— Oui.
— Et les bébés… ?
Elle lui laissa finir sa question.
Il n’y parvint pas.
— Ils sont de toi, Dominique.
Je ne te le dis pas pour obtenir quelque chose.
Je te le dis parce que j’ai décidé de ne plus vivre dans le mensonge.
Il s’assit sans permission, puis se releva immédiatement, conscient de son geste.
Maître Valette intervint pour préciser que la filiation et les droits de chacun seraient abordés dans un cadre légal, avec le consentement et la sécurité de Léa au premier plan.
Personne ne prendrait une décision ce jour-là sous le coup de l’émotion.
— Je peux payer tout ce qu’il faut, dit Dominique.
— L’argent ne te donnera pas le droit de me faire peur, répondit Léa.
Si tu veux m’aider, commence par accepter que je puisse refuser.
Il hocha la tête, les mains ouvertes sur ses genoux.
Il lui demanda finalement ce dont elle avait besoin maintenant.
Léa réfléchit.
Elle aurait pu parler du loyer, des vêtements de naissance ou des factures entassées dans l’enveloppe.
Elle demanda autre chose.
— Laisse-moi rentrer chez moi sans être suivie.
Dominique promit de respecter cette limite.
Cette fois, il n’appela personne pour vérifier où elle allait.
Il resta seul dans la salle après son départ, à regarder l’emplacement de l’étui désormais vide.
Le soir même, Léa reçut un appel d’un numéro inconnu.
Une voix féminine se présenta comme journaliste et demanda si elle confirmait être enceinte d’un homme connu des services de police.
Léa raccrocha.
Quelques secondes plus tard, un message arriva : « Nous avons votre nom.
Nous publierons demain. »
Elle venait de trouver la force de dire la vérité à Dominique.
Quelqu’un d’autre s’apprêtait à la raconter au monde entier, sans son accord.
Pour découvrir comment Léa protégera ses enfants de cette divulgation, lisez la partie 4.












