Étienne Valette ne ressemblait pas à l’homme qu’Isabelle avait redouté durant toutes ces années.
Lorsque les enquêteurs l’entendirent, il avait les épaules voûtées et les mains d’un mécanicien qui continuait à réparer de vieux moteurs.
Il demanda à consulter son avocat avant de répondre, ce qui ne signifiait ni innocence ni culpabilité.
Isabelle apprit une partie de sa déposition plusieurs jours plus tard, par son propre conseil.
Elle aurait voulu tout savoir immédiatement.
Mais la procédure avançait à un rythme que ni son frère ni la fortune de celui-ci ne pouvaient légitimement accélérer.
Valette avait reconnu qu’il conduisait bien une camionnette appartenant à une société des Delcourt la nuit de l’accident.
Sur l’autoroute détrempée, il avait voulu changer de voie trop brusquement.
La petite voiture d’Isabelle avait quitté sa trajectoire pour l’éviter, avant de heurter la glissière.
Selon lui, Richard, assis à sa droite, avait ordonné de poursuivre la route.
« On ne peut pas la laisser là », aurait protesté le chauffeur.
« J’ai déjà appelé les secours. Roulez », lui aurait répondu Richard.
Mais l’enquête devait encore vérifier si cet appel avait réellement été passé et à quel moment.
Valette avait assuré n’avoir jamais voulu blesser personne.
Il avait surtout reconnu avoir menti lors de son premier interrogatoire, en affirmant qu’il n’avait pas circulé à cet endroit.
Marianne remit ses copies, tandis que l’atelier acceptait de rechercher les factures originales dans ses archives.
Une ancienne photographie des dégâts, datée par un registre de réception, concordait avec les constatations relevées à l’époque sur la chaussée.
Cette concordance ne constituait pas à elle seule un verdict.
Elle suffisait pourtant à rendre impossible le silence confortable qui avait entouré l’accident pendant huit ans.
Quand Isabelle apprit ces éléments, elle ne cria pas.
Elle resta longuement près de la fenêtre du cabinet de maître Besson.
« Je me suis demandé pendant huit ans ce que j’avais fait de travers », finit-elle par dire.
« Pourquoi j’avais pris cette courbe trop vite. Pourquoi je n’avais pas été assez prudente. »
Matteo se rapprocha, puis s’arrêta pour lui laisser de l’espace.
Il lui demanda s’il pouvait la prendre dans ses bras.
Elle acquiesça.
Le soir même, Richard Delcourt adressa un communiqué à la presse.
Il contestait toute dissimulation, rappelait ses actions caritatives et annonçait qu’il coopérerait avec les autorités.
À aucun moment il ne mentionnait la jeune femme qui avait été blessée.
Vanessa, elle, donna une interview dans laquelle elle parla d’une « provocation » au Grand Atoria.
Elle affirma qu’Abigaëlle avait voulu attirer l’attention de Matteo.
Cette accusation se répandit plus vite que les rectifications.
Abigaëlle lut les commentaires sur son téléphone, assise dans la cuisine de sa mère.
Certains inconnus la traitaient de menteuse.
D’autres lui proposaient des cadeaux ou lui demandaient des photographies de son ventre, comme si la grossesse autorisait tout le monde à entrer dans son intimité.
Elle posa l’appareil face contre table.
Sa mère lui servit une tasse de tisane et s’assit en silence.
« Si je laisse dire, ils vont continuer », murmura Abigaëlle.
« Tu n’es pas obligée de répondre à tout le monde », répondit sa mère.
Abigaëlle le savait.
Ce qu’elle cherchait n’était pas une dispute publique, mais un moyen de ne plus se sentir réduite à une vidéo de quelques secondes.
La juriste lui avait expliqué qu’elle pouvait porter plainte et demander l’examen des conséquences de l’agression, sans attendre que les médias se lassent.
Elle se rendit au commissariat avec son certificat médical, ses échanges avec l’agence et les coordonnées de Nora et de Leïla.
La plainte fut enregistrée.
Elle précisa que Vanessa l’avait frappée avant qu’elle se baisse pour ramasser les débris.
Elle ne prétendit pas qu’un coup avait été porté directement à son ventre.
Les faits n’avaient pas besoin d’être grossis pour être graves.
Une semaine plus tard, l’hôtel confirma par écrit avoir conservé la séquence vidéo demandée.
L’agence expliqua l’annulation de sa mission par une décision du client.
Son courrier changeait peu les inquiétudes matérielles d’Abigaëlle, mais il donnait à sa conseillère des éléments précis pour contester cette mesure.
Matteo proposa de payer les frais de santé restés à sa charge.
Elle accepta qu’Isabelle lui transmette les coordonnées d’un fonds indépendant d’aide aux victimes, puis demanda du temps pour réfléchir à toute aide personnelle.
Elle ne voulait pas contracter, même sans le vouloir, une dette de reconnaissance envers un homme puissant.
Isabelle comprit immédiatement.
« Je suis venue te remercier, pas t’acheter une place dans notre famille », lui dit-elle.
Cette fois, Abigaëlle sourit.
Elles parlèrent longtemps du bébé, d’un berceau d’occasion et de la peur banale de ne pas savoir être une bonne mère.
C’était la première conversation entre elles qui ne tournait ni autour du sang donné ni autour du visage de Vanessa.
Quelques jours plus tard, maître Besson informa Isabelle d’une découverte complémentaire.
L’entreprise avait fourni une version des horaires de la camionnette, mais les factures du garage établissaient un retour au dépôt bien plus tôt que prévu.
L’écart correspondait au trajet décrit par Valette.
Les autorités vérifieraient à qui ces documents avaient été remis à l’époque et pourquoi ils n’avaient pas été versés au premier dossier.
Matteo reçut ensuite une invitation de Richard à une rencontre privée.
Richard proposait de « protéger Isabelle d’une nouvelle épreuve » en réglant les différends loin du public.
Il n’était question ni de témoignage ni d’explications sur le départ de la camionnette.
Isabelle lut la lettre avant son frère.
Elle la replia soigneusement.
Elle repensa à toutes les années où elle avait accepté des réponses qui ne lui convenaient pas, simplement pour épargner de l’inquiétude à sa famille.
Elle n’en voulait pas à Matteo d’avoir cherché à comprendre, mais elle savait désormais qu’aucune protection ne remplacerait le droit de poser ses propres questions.
Cette certitude lui faisait peur.
Elle comprenait aussi que Richard avait peut-être compté sur cette peur pour que personne ne revienne sur les témoignages contradictoires.
Elle prit une feuille blanche et écrivit sa réponse sans demander à son frère de choisir les mots.
« Ce qu’il appelle me protéger, c’est encore décider à ma place de ce que je peux supporter », dit-elle.
Elle choisit de répondre elle-même.
Et lorsqu’Abigaëlle apprit ce qu’elle comptait écrire, elle comprit que la peur de Richard ne serait plus la seule force à guider cette histoire.
Pour savoir quelle réponse Isabelle allait opposer au silence de huit années, découvrez la partie 5.













