Richard Delcourt recula d’un pas lorsque Matteo évoqua de nouveau la nuit de l’accident.
Ce mouvement fut si bref que presque personne ne le remarqua.
Abigaëlle le remarqua, car elle se trouvait tout près de lui, incapable de comprendre pourquoi une rencontre si heureuse semblait l’effrayer.
Isabelle lui prit doucement les mains.
« Vous avez mal quelque part ? »
Abigaëlle voulut dire non, mais une contraction désagréable lui coupa la respiration.
Elle ne dura que quelques secondes.
Assez pour lui faire comprendre qu’elle avait passé tout ce temps à penser aux autres sans écouter son propre corps.
« Il faut qu’elle s’assoie », dit Isabelle.
Vanessa leva les yeux au ciel.
« Maintenant, elle va aussi nous faire croire qu’elle est malade ? »
Matteo se tourna vers elle.
« Un mot de plus, Vanessa, et je demande au service de sécurité de vous éloigner. »
Abigaëlle n’avait pas besoin d’une autre scène.
Elle voulait simplement sortir de cette salle où des inconnus la photographiaient depuis plusieurs minutes.
« Arrêtez les photos, s’il vous plaît », demandai-je.
Isabelle répéta sa demande plus fort.
Les téléphones s’abaissèrent les uns après les autres, mais Abigaëlle savait que certaines images existaient déjà.
Nora, une collègue qui travaillait près du buffet, arriva avec sa veste.
Elle lui dit qu’elle avait prévenu la responsable de salle et proposé de témoigner de ce qu’elle avait vu.
Ce détail réconforta Abigaëlle davantage que tous les regards compatissants.
Au moment de la gifle, elle s’était crue entièrement seule.
Nora avait pourtant quitté son poste malgré les consignes et risquait, elle aussi, de subir les reproches de son supérieur.
Abigaëlle se promit de ne pas oublier ce courage discret, qui ne faisait ni bruit ni photographies.
Matteo proposa de faire venir un médecin.
Elle accepta qu’on appelle les secours, sans demander à Matteo de décider à sa place.
Elle voulait entendre battre le cœur de son bébé avant toute autre chose.
Richard s’approcha pendant qu’Isabelle l’aidait à s’asseoir.
« Mademoiselle Faure, cet incident est regrettable. Nous pourrions prévoir un dédommagement discret. »
Son regard glissa vers le badge d’Abigaëlle.
Il semblait chercher le montant qui ferait disparaître son nom de cette soirée.
« Ce n’est pas un incident », répondis-je.
« Votre fille m’a frappée. »
Il pinça les lèvres.
« Je vous conseille de ne pas compliquer une situation déjà pénible. »
« Richard », intervint Matteo, « vous venez d’entendre sa réponse. »
Le directeur de l’hôtel, monsieur Lenoir, se présenta enfin.
Il parlait d’une voix pressée et regardait moins la joue d’Abigaëlle que les invités rassemblés derrière eux.
Abigaëlle lui demanda si les caméras du salon avaient enregistré l’agression.
« Il faudra vérifier », répondit-il.
« Alors préservez les images avant qu’elles soient effacées. »
Nora approuva immédiatement.
Elle avait vu Vanessa lever la main, et plusieurs autres employés se trouvaient au même endroit.
Lenoir acquiesça sans enthousiasme.
La responsable du personnel finit par noter l’heure exacte de l’incident et l’emplacement des caméras.
Abigaëlle lui demanda de signer cette note, puis en prit une photographie avec son téléphone.
Elle n’avait jamais fait une chose pareille devant un directeur, mais elle savait que les paroles échangées dans l’urgence pouvaient être oubliées dès le lendemain.
Quand les secouristes arrivèrent, Isabelle demanda si elle pouvait l’accompagner jusqu’au véhicule.
Sa présence rassurait Abigaëlle, mais une chose la troublait.
Richard les observait comme s’il redoutait moins la plainte d’Abigaëlle que la conversation entre Isabelle et son frère.
Dans le couloir, Matteo le rejoignit.
Elle ne distingua que quelques phrases.
« Je croyais cette histoire terminée », souffla Richard.
« De quelle histoire parlez-vous ? » demanda Matteo.
Un silence suivit.
Puis Richard répondit qu’il parlait simplement de la souffrance d’Isabelle.
Abigaëlle garda ces mots en mémoire.
Pas parce qu’ils prouvaient quoi que ce soit, mais parce qu’ils avaient sonné comme une correction improvisée.
À l’hôpital, une sage-femme examina Abigaëlle.
Le contrôle de son bébé ne révéla rien d’inquiétant, mais on lui recommanda du repos et une surveillance si les douleurs revenaient.
On constata aussi la rougeur de sa joue et on lui remit un compte rendu médical.
Elle appela sa mère depuis la salle d’attente.
Sa mère écouta son récit sans l’interrompre.
« Tu as peur de perdre ton travail ? » demanda-t-elle.
« Oui. »
« Et tu as peur de parler ? »
Abigaëlle regarda le compte rendu plié dans son sac.
« Encore plus. »
Sa mère ne lui conseilla ni de se taire ni de se venger.
Elle lui demanda seulement ce qu’elle souhaiterait que son enfant fasse un jour, si quelqu’un le traitait ainsi.
Abigaëlle ne trouva aucune réponse immédiate.
Sa mère lui raconta alors qu’elle-même avait autrefois accepté une humiliation pour conserver un poste.
Elle ne s’en voulait pas d’avoir eu peur, mais elle se rappelait encore la solitude de cet instant.
Abigaëlle comprit que sa propre hésitation venait de quelque chose de plus ancien que cette soirée.
Isabelle revint le lendemain, après lui avoir demandé la permission.
Elle apportait un petit carnet dans lequel elle écrivait pendant sa rééducation.
La dernière page datait de plusieurs années.
« J’avais dix-sept ans », expliqua-t-elle.
« On m’a toujours dit que j’avais perdu le contrôle sur l’autoroute. »
Elle ouvrit une page marquée par un signet.
Une phrase y revenait trois fois : « Le véhicule clair était trop près. »
« Je croyais l’avoir inventé à cause du choc », poursuivit-elle.
« Mais hier, lorsque Richard a pâli, je me suis rappelé sa visite à mon chevet. Il insistait pour savoir ce dont je me souvenais. »
Abigaëlle refusa de transformer un souvenir fragile en accusation.
Les deux femmes parlèrent des trous de mémoire, des reconstructions possibles et de ce qu’un témoin pouvait honnêtement affirmer.
Isabelle semblait soulagée qu’Abigaëlle ne lui promette pas une certitude facile.
Le soir même, Matteo téléphona.
Il la remercia encore, puis demanda si elle souhaitait qu’un avocat indépendant lui explique ses droits concernant la gifle.
Elle répondit qu’elle choisirait elle-même la personne à consulter.
Matteo n’insista pas.
Ce renoncement l’étonna plus que les offres d’argent : quelqu’un d’aussi influent acceptait, pour une fois, de ne pas commander l’issue d’une histoire.
« Je comprends », dit-il simplement.
Avant de raccrocher, il ajouta qu’une ancienne salariée de l’entreprise Delcourt avait contacté son bureau.
Elle avait vu une photographie de la soirée et reconnu Isabelle.
Cette femme affirmait avoir conservé un document datant du jour de l’accident.
« Elle ne veut pas l’envoyer par téléphone », précisa Matteo.
« Elle demande à parler devant un avocat. »
Abigaëlle serra son sac contre elle.
Pour la première fois, le malaise de Richard avait peut-être une explication extérieure à nos soupçons.
Mais si ce document existait vraiment, pourquoi avait-il fallu huit ans pour que quelqu’un ose le montrer ?
Pour découvrir ce que cette ancienne salariée avait gardé en silence, poursuivez dans la partie 3.













